À Kinshasa, une rentrée sous tension pour l’école congolaise
En République démocratique du Congo, la rentrée scolaire ne se résume pas à un calendrier et à des cartables neufs. Dans l’est du pays, elle dépend encore de la sécurité des routes, des villages et des bâtiments scolaires. Quand l’école devient un refuge, une cible ou un dortoir de fortune, c’est tout le contrat social qui vacille.
Le problème n’est pas nouveau. Depuis plusieurs années, les provinces de l’Est paient le prix des combats, des déplacements massifs et de la multiplication des écoles occupées, endommagées ou fermées. Le Nord-Kivu, le Sud-Kivu et l’Ituri restent au cœur de cette crise éducative, alors même que le ministère congolais de l’Éducation nationale a confirmé la reprise des cours sur toute l’étendue du territoire au 1er septembre 2026.
491 578 enfants privés de classe, selon le Cluster Éducation
Le dernier relevé du Cluster Éducation en République démocratique du Congo, le mécanisme humanitaire de coordination du secteur, recense 1 131 établissements encore fermés une semaine après la reprise des cours. Il estime à 491 578 le nombre d’enfants privés d’école. Ce total s’inscrit dans un ensemble plus large : 6 745 établissements ont été touchés par des incidents et plus de 2,3 millions d’enfants ont subi directement les effets de ces perturbations.
La répartition éclaire l’ampleur du déséquilibre géographique. Le Sud-Kivu concentre à lui seul 462 écoles fermées et 261 223 enfants déscolarisés. Le Nord-Kivu suit avec 241 établissements fermés et 81 715 enfants concernés. L’Ituri en compte 129, pour 45 124 élèves touchés. Ces chiffres montrent une réalité simple : la crise éducative est d’abord une crise de l’Est congolais, même si ses effets se répercutent sur l’ensemble du pays.
Quand les salles de classe servent d’abri, l’apprentissage recule
Les causes des fermetures sont connues : insécurité, combats répétés, occupations de locaux scolaires, destructions et attaques directes. Dans certains cas, les écoles accueillent aussi des déplacés, faute d’alternative immédiate. Ce glissement n’est pas seulement matériel. Il retire aux enfants un espace de routine, de protection et d’apprentissage, au moment même où les familles déplacées ont le plus besoin de stabilité.
Le Sud-Kivu illustre cette mécanique de rupture. Quand des centaines d’écoles restent fermées dans une seule province, les enfants ne perdent pas seulement des heures de cours. Ils perdent aussi le lien avec leurs enseignants, leurs camarades et leur progression scolaire. À l’échelle d’un pays où l’enseignement primaire public est officiellement gratuit, la fermeture d’une école publique a des effets immédiats sur les ménages modestes, qui doivent alors choisir entre attendre, déplacer l’enfant ou assumer des frais informels supplémentaires.
À Masisi, au Nord-Kivu, l’adaptation passe parfois par la délocalisation des classes vers des centres plus sûrs. Sept écoles ont ainsi transféré leurs élèves vers Masisi-Centre début septembre 2026. Cette solution d’urgence permet de maintenir une partie de l’enseignement, mais elle traduit aussi une scolarité déracinée, souvent plus chère, plus précaire et plus longue à stabiliser pour les familles déplacées.
Un enjeu de protection autant que d’éducation
Dans l’est de la République démocratique du Congo, l’école joue aussi un rôle de protection. Les humanitaires alertent sur deux risques majeurs : le recrutement forcé par des groupes armés et les violences basées sur le genre. Quand les classes ferment, les enfants passent davantage de temps hors de tout cadre sûr, ce qui accroît leur exposition aux abus, au travail précoce et aux ruptures définitives de scolarité.
Cette réalité pèse différemment selon les territoires. Dans les zones urbaines, certaines familles peuvent déplacer leurs enfants vers une autre école ou vers un quartier moins exposé. Dans les zones rurales, cette option existe rarement. Le coût du transport, l’état des routes et l’insécurité des axes bloquent souvent toute continuité. Au final, les ménages les plus pauvres sont aussi ceux qui ont le moins de marges de manœuvre.
La riposte institutionnelle tente de limiter les dégâts. Le ministère congolais de l’Éducation nationale a maintenu la rentrée du 1er septembre 2026, tout en évoquant des dispositifs différenciés dans les zones touchées par Ebola et par l’insécurité. Sur le papier, le pays reste aligné sur son calendrier scolaire. Sur le terrain, la question n’est plus seulement d’ouvrir les portes, mais de garantir qu’elles puissent rester ouvertes.
Ce que cette crise dit de la RDC et de la région des Grands Lacs
La crise de l’école en RDC dépasse le seul ministère de l’Éducation. Elle renvoie à la situation sécuritaire dans l’Est, aux déplacements internes, à la capacité de l’État à protéger les services publics et à la pression exercée sur les provinces frontalières des Grands Lacs. À ce titre, elle concerne aussi les dynamiques régionales, notamment dans une zone où les combats, les flux de déplacés et les fermetures d’infrastructures se répondent d’une province à l’autre.
La portée continentale est claire. Quand près d’un demi-million d’enfants voient leur scolarité interrompue dans un seul pays, la question n’est plus locale. Elle touche à la promesse africaine d’une éducation accessible, continue et protectrice, y compris en période de crise. En RDC, l’école reste un indicateur sensible : celui de la sécurité, de la capacité administrative et de la résilience des communautés. Tant que les combats se rapprocheront des salles de classe, chaque rentrée ressemblera à un test de survie pour le système éducatif congolais.