Produire beaucoup d’électricité ne suffit pas si les lignes ne peuvent pas l’acheminer jusqu’aux villes, aux entreprises et aux foyers. En Ouganda, le chantier Karuma–Tororo vise précisément ce maillon : relier une grande centrale hydroélectrique aux zones de consommation de l’est et du Grand Kampala.

Une nouvelle liaison entre le nord et l’est du pays

Le gouvernement ougandais a lancé les travaux le 22 octobre 2026 à Kampala. La liaison à 400 kilovolts (kV), une ligne à très haute tension, doit s’étendre sur environ 347 kilomètres et traverser 15 districts. Le projet comprend aussi des postes électriques et le renforcement d’installations existantes. Le chantier est confié à Kalpataru Power Transmission Sweden AB et sa durée prévisionnelle est de 36 mois, selon le quotidien ougandais Daily Monitor.

Le coût annoncé atteint 342,6 millions d’euros, soit environ 383,6 millions de dollars. Standard Chartered a arrangé le financement, avec le soutien de l’Agence suédoise de crédit à l’exportation (EKN) et de la Société suédoise de crédit à l’exportation (SEK). Les institutions suédoises avaient déjà décrit le tracé et ses principaux risques environnementaux et sociaux dans leur présentation du projet de transport d’électricité en Ouganda.

La ministre de l’Énergie et du Développement minier, Monica Musenero, a présenté la ligne comme un équipement destiné à soutenir les industries, l’emploi et la transformation économique. Le président du conseil d’administration de l’opérateur public UETCL, Kwame Ejalu, a souligné qu’elle complète les investissements dans la production, notamment la centrale de Karuma, d’une puissance de 600 mégawatts. Ces objectifs sont ceux des responsables du projet ; leurs retombées dépendront aussi des raccordements et de la distribution locale.

Le défi : acheminer l’électricité jusqu’aux usagers

L’enjeu s’inscrit dans une transformation rapide du secteur. L’Autorité de régulation de l’électricité (ERA) évalue la capacité installée du pays à 2 098,6 MW à la fin de 2025. L’hydroélectricité en représente la plus grande part. La centrale de Karuma contribue ainsi à une production nationale en hausse, mais cette puissance doit pouvoir circuler sur le réseau pour répondre à la demande. Les données sont publiées par l’autorité ougandaise de régulation de l’électricité.

Le décalage entre production et accès reste important. Un guide de l’International Trade Administration, organisme public américain, estimait qu’en incluant les solutions hors réseau, l’accès atteignait 51,5 % au niveau national : 76,4 % en zone urbaine contre 42,4 % en zone rurale. Ces chiffres, publiés pour une période antérieure aux données de capacité de fin 2025, ne doivent pas être confondus avec une mesure actuelle de l’accès. Ils illustrent néanmoins l’écart territorial que les infrastructures doivent contribuer à réduire. Les données sur le secteur énergétique ougandais signalent également que les limites du transport et de la distribution freinent l’utilisation de l’électricité disponible.

Une ligne à haute tension ne raccorde pas, à elle seule, un foyer rural. Elle renforce le transport en gros ; les réseaux de distribution, les transformateurs et les branchements déterminent ensuite qui reçoit effectivement le courant. Pour les entreprises des pôles urbains et industriels, une alimentation plus fiable peut faciliter la production. Pour les habitants des districts traversés, le bénéfice dépendra des équipements locaux, du coût du raccordement et de la continuité du service.

Le chantier soulève aussi des questions concrètes pour les communautés situées sur le tracé. L’EKN relève des risques liés à l’acquisition de terres, aux déplacements éventuels, à la sécurité des riverains et aux effets sur les sols, l’eau et la biodiversité. La compensation équitable des personnes touchées, évoquée par UETCL lors du lancement, sera donc un élément important de la conduite du projet, au même titre que le respect du calendrier.

Une infrastructure nationale aux enjeux régionaux

Karuma–Tororo ne concerne pas uniquement l’approvisionnement intérieur. Le plan d’investissement public ougandais présente la ligne comme un maillon vers une interconnexion à 400 kV à la frontière avec le Kenya. Une interconnexion permet aux réseaux de pays voisins d’échanger de l’électricité, sous réserve des infrastructures et des accords nécessaires. Le document inscrit le projet dans les initiatives régionales et les travaux de l’Eastern Africa Power Pool, le mécanisme de coopération électrique d’Afrique de l’Est. Il mentionne aussi le renforcement du corridor électrique lié au Kenya. Ces objectifs figurent dans le plan d’investissement du quatrième plan national de développement.

Cette orientation rejoint les ambitions d’intégration économique de la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC), dont l’Ouganda est membre. Mais le commerce régional ne progressera pas par la seule construction d’une ligne : il dépend aussi de la compatibilité des réseaux, des règles d’échange et des capacités disponibles chez les pays partenaires. À l’échelle continentale, le projet rappelle ainsi que les infrastructures de transport sont aussi importantes que les centrales pour développer des marchés électriques interconnectés.

La prochaine étape sera de suivre l’avancement du chantier, les postes associés et les mesures prises pour indemniser les personnes affectées. Il faudra également distinguer la capacité installée des résultats vécus : davantage de courant disponible dans le réseau ne signifie pas automatiquement davantage de ménages raccordés. Pour les Ougandais, la portée du projet se mesurera autant à la fiabilité de l’alimentation à Kampala et dans l’est qu’à l’accès effectif dans les zones rurales.