Une urne ne suffit pas à réunifier un pays

En Libye, le vrai test ne se joue pas seulement dans les urnes. Il se joue dans les comptes publics, dans la Banque centrale, dans la circulation des billets et dans la capacité de Tripoli à parler au nom de tout le pays. Quand les institutions restent éclatées, l’État continue d’exister, mais il fonctionne par morceaux.

C’est pour cela que la reprise du dialogue politique en août 2026 retient autant l’attention. À Tunis, la Mission d’appui des Nations unies en Libye a annoncé que les participants au « small convening » avaient paraphé un projet d’accord lié aux deux premières étapes de la feuille de route. Ils doivent encore revenir en Libye pour finaliser les modalités d’application et officialiser le texte.

Le contexte régional compte aussi. Dans le Nord africain, la Libye reste un point d’équilibre sensible pour l’Union africaine et pour les voisins du Maghreb, car sa fragmentation nourrit l’instabilité politique, les trafics et la pression migratoire sur tout le couloir sahélien et méditerranéen. L’Union africaine a d’ailleurs salué, en juin 2026, la signature d’un document de principes visant à sortir de la période de transition.

Des institutions séparées, mais une économie qui a continué de tourner

Depuis la chute de Mouammar Kadhafi en 2011, la Libye n’a jamais retrouvé durablement un centre politique incontesté. Le pays s’est fracturé à partir de 2014 entre pôles rivaux à l’Est et à l’Ouest. Le cessez-le-feu de 2020 a réduit les combats ouverts, sans effacer la division institutionnelle. Le Fonds monétaire international décrit encore, en 2025, une Libye « de facto » partagée entre deux pôles politiques.

Malgré cette cassure, plusieurs fonctions essentielles ont tenu. La National Oil Corporation est restée l’axe de la production pétrolière, tandis que la Banque centrale de Libye a continué à gérer les réserves et le système monétaire. La Banque centrale a engagé un rapprochement avec sa branche orientale à partir de 2022, puis a accéléré la réunification de ses opérations en 2023 et 2024.

Cette continuité explique pourquoi le pays a évité l’effondrement total. La Banque mondiale estime que les hydrocarbures représentaient encore en 2024 environ 65 % du PIB, 93 % des exportations et 72 % des recettes publiques. En 2025, l’économie a rebondi, portée par le pétrole et par certains secteurs non pétroliers.

La production pétrolière illustre cette résistance. Selon la presse officielle libyenne, en se fondant sur les chiffres de la NOC, la moyenne quotidienne de 2025 a atteint 1,374 million de barils par jour, son niveau le plus élevé sur dix ans. Cette donnée confirme le rôle central de la rente pétrolière dans la survie budgétaire du pays.

Ce que la réunification peut changer, concrètement

Le premier enjeu est budgétaire. Tant que la Libye reste politiquement fragmentée, il est difficile d’établir un budget national vraiment unique, de contrôler les dépenses et d’aligner la politique monétaire sur les besoins de l’économie. Le FMI insiste depuis plusieurs années sur la nécessité d’un cadre budgétaire commun et d’une meilleure coordination entre finances publiques et Banque centrale.

Le second enjeu touche la liquidité et la confiance. La réunification progressive de la Banque centrale a amélioré la supervision bancaire et la coordination monétaire, selon le FMI. Dans un pays où les salaires publics, les subventions et une partie de la consommation dépendent de transferts administrés, cette stabilité n’est pas un détail technique. Elle conditionne la vie quotidienne des ménages, des commerçants et des administrations locales.

Le troisième enjeu est politique. Les élections prévues en décembre 2021 ont échoué faute d’accord sur les règles du jeu et sur l’éligibilité de plusieurs figures majeures. Cette mémoire pèse encore. C’est pourquoi la nouvelle feuille de route de l’ONU ne se limite pas au scrutin. Elle vise aussi à unifier les institutions et à réduire les blocages qui ont transformé la transition libyenne en attente sans fin.

Pour les Libyens, l’enjeu est très concret. Un cadre commun peut faciliter le paiement des salaires, la gestion des réserves, la supervision des banques, la programmation des investissements et la reprise d’activités privées encore faibles. La Banque mondiale souligne d’ailleurs que le secteur privé ne représente qu’une part limitée de l’emploi, ce qui montre combien l’économie reste dominée par l’État et par les hydrocarbures.

Une séquence à surveiller au-delà de Tripoli

La portée de ce dossier dépasse la Libye. À l’échelle nord-africaine, une réunification institutionnelle crédible réduirait les tensions qui traversent la Méditerranée centrale et le sud du bassin sahélien. À l’échelle continentale, elle compterait aussi pour l’Union africaine, qui défend depuis plusieurs années une sortie par le dialogue, la réconciliation et des élections acceptées par le plus grand nombre.

Reste le point décisif : la séquence à venir. Les acteurs libyens doivent encore transformer un compromis de travail en mécanisme politique solide, puis en décision applicable à l’échelle nationale. Sans calendrier crédible, sans arbitrage sur les institutions souveraines et sans garanties sur les finances publiques, le pays risque de reproduire le scénario connu de 2021 : une promesse électorale forte, puis un blocage de plus.