En Libye, la rentrée scolaire ne se joue plus seulement dans les salles de classe. Elle est devenue le point de rencontre entre le pouvoir d’achat des enseignants, la fragmentation des institutions et la capacité de l’État à garantir un service public commun.

Depuis le 27 septembre 2026, les enseignants du secteur public observent une grève générale dans plusieurs régions du pays. Le mouvement prive de cours environ 1,6 million d’élèves du primaire et du secondaire, selon des informations recoupées par l’Agence de presse libyenne, l’hebdomadaire libyen Al-Wasat et l’Agence France-Presse.

Une mobilisation qui dépasse les revendications salariales

Le calendrier scolaire avait déjà été décalé. Prévue le 6 septembre, la rentrée a été repoussée au 13 septembre par les autorités, officiellement en raison de travaux dans certains établissements. Mais, dès le début de l’année scolaire, des syndicats et des collectifs d’enseignants ont maintenu leurs rassemblements.

Les premières actions ont pris la forme de sit-in devant des écoles et des administrations publiques. Elles se sont ensuite transformées en suspension du travail. Le 8 septembre, plusieurs syndicats municipaux avaient annoncé une grève illimitée, en réclamant une hausse des salaires et une couverture médicale pour les enseignants et leurs familles, rapporte The Libya Observer.

Les revendications portent aussi sur le versement d’arriérés, la régularisation de situations administratives et l’application de textes censés protéger la profession. Les enseignants demandent également des primes liées à l’exercice du métier et une amélioration des conditions de travail.

Le porte-parole de l’Union générale des enseignants, Achraf Abou Raoui, a indiqué que les salaires du secteur public se situaient entre 1 000 et 2 500 dinars libyens par mois. Ce chiffre, repris par plusieurs médias libyens et internationaux, est présenté comme une fourchette professionnelle. Il ne couvre donc pas nécessairement les rémunérations les plus récentes résultant de mesures de revalorisation encore inégalement appliquées.

Un mouvement qui traverse la fracture entre l’est et l’ouest

La mobilisation touche Tripoli et plusieurs villes de l’ouest. Elle s’est aussi étendue à Benghazi et à d’autres zones de l’est. Cette dimension nationale distingue le mouvement d’une contestation limitée à une administration ou à une municipalité.

La Libye reste pourtant divisée entre des centres de pouvoir rivaux. Le gouvernement installé à Tripoli exerce son autorité sur l’ouest, tandis qu’une administration concurrente s’appuie sur l’est et sur la Chambre des représentants. Cette dualité complique l’unification des politiques publiques, notamment dans l’éducation, la santé et la rémunération des agents de l’État.

Dans ce contexte, l’école publique constitue l’un des rares espaces qui relient encore des territoires administrés par des autorités différentes. La participation d’enseignants de l’est et de l’ouest donne donc à la grève une portée particulière. Elle ne supprime pas la division politique du pays, mais elle révèle une revendication professionnelle partagée.

Les établissements privés ne participent pas au mouvement. Les familles qui en ont les moyens peuvent parfois se tourner vers ces structures. Les autres doivent attendre une issue au conflit, avec des conséquences plus lourdes pour les ménages dépendants exclusivement de l’école publique.

Le coût du blocage pour les élèves et les familles

Le premier effet est pédagogique. Chaque semaine sans cours réduit le temps consacré aux programmes et accroît le risque d’un calendrier compressé. Le ministère de l’Éducation a évoqué une réorganisation de l’année scolaire, avec la réduction ou la suppression de certaines périodes de congé pour récupérer les heures perdues.

Cette solution peut permettre de préserver une partie des enseignements. Elle transfère toutefois l’effort sur les élèves, les enseignants et les familles. Les enfants des zones éloignées ou des ménages modestes disposent souvent de moins de possibilités pour suivre des cours de rattrapage. La perturbation n’a donc pas le même impact dans les quartiers favorisés, les villes secondaires et les régions moins bien desservies.

Les familles doivent aussi composer avec des contraintes quotidiennes. La fermeture des écoles modifie les horaires de travail des parents. Elle fragilise les activités informelles qui dépendent des rythmes scolaires. Elle pèse enfin sur les élèves préparant des examens, pour lesquels une journée d’enseignement perdue ne se récupère pas toujours facilement.

Pour les enseignants, la grève répond à une autre urgence. Ils dénoncent l’écart entre leurs revenus et le coût de la vie, ainsi que les différences de traitement entre catégories de fonctionnaires. Les contestataires réclament des engagements exécutables, plutôt que de nouvelles promesses sans échéance.

Une réponse gouvernementale encore incomplète

Le ministère de l’Éducation du gouvernement basé à Tripoli a organisé plusieurs réunions avec les représentants des enseignants. Les discussions ont notamment porté sur l’assurance maladie et les droits professionnels. Le ministre Mohamed al-Qriou a déclaré que les droits matériels et moraux des enseignants constituaient une priorité, selon des propos rapportés par Al-Wasat.

Le désaccord reste cependant entier sur les salaires, les arriérés et les garanties de mise en œuvre. Le ministère a appelé à la reprise des cours. La représentation syndicale affirme, de son côté, qu’une réouverture administrative des établissements ne suffit pas sans accord précis et mécanisme de suivi.

Cette opposition illustre une difficulté plus large de la gouvernance libyenne. Les décisions budgétaires peuvent être annoncées à Tripoli, mais leur application dépend de chaînes administratives fragmentées, de ressources disponibles et de l’acceptation des acteurs locaux. Dans le secteur public, une hausse affichée sur le papier ne garantit donc pas toujours une amélioration uniforme du revenu réel.

Un signal pour la stabilité institutionnelle

La crise scolaire dépasse la seule relation entre un ministère et des syndicats. Elle met en évidence la fragilité d’un État qui doit financer des services nationaux tout en restant politiquement divisé. Elle intervient aussi alors que d’autres catégories de fonctionnaires expriment des demandes similaires sur les salaires, les primes et les conditions de travail.

À court terme, l’enjeu sera de savoir si les autorités peuvent conclure un accord suffisamment précis pour interrompre la grève. Il faudra surveiller le calendrier de rattrapage, le traitement des arriérés et la mise en place effective d’une couverture médicale.

À plus long terme, la question est celle de l’unification des normes publiques en Libye. Une politique éducative commune suppose des budgets lisibles, des administrations coordonnées et des garanties identiques pour les personnels de l’est comme de l’ouest. Dans un pays où le dialogue politique reste fragile, l’école pourrait ainsi devenir un test concret de la capacité des institutions à produire des réponses nationales.