À Conakry, un verdict qui mesure la distance entre la promesse de justice et le souvenir des crimes

Seize ans après les faits, le dossier du 28 septembre 2009 continue de peser sur la Guinée comme une affaire de justice, mais aussi comme un test politique. À Conakry, le jugement rendu contre le colonel Bienvenu Lamah rappelle qu’un procès historique ne se résume pas à une seule condamnation : il se joue aussi dans la manière dont l’État traite les exécutants, les témoins et les victimes.

Le 28 septembre 2009, au stade du même nom, en banlieue de la capitale guinéenne, une manifestation de l’opposition a été réprimée dans une violence extrême. La commission d’enquête internationale mandatée par les Nations unies a établi qu’au moins 156 personnes avaient été tuées et qu’au moins 109 femmes avaient subi des violences sexuelles. Ces chiffres restent la base la plus solide du dossier, même si des organisations de défense des droits humains estiment que le bilan réel est plus élevé.

Un second volet du procès, dans une Guinée encore marquée par la transition

Le verdict de lundi s’inscrit dans un contexte plus large. La Guinée reste dirigée par le général Mamadi Doumbouya, chef de la transition depuis le coup d’État de septembre 2021, tandis que les autorités affirment poursuivre des réformes institutionnelles et un retour à l’ordre constitutionnel. Dans ce cadre, le procès du 28 septembre est devenu un symbole : celui d’un pays qui veut montrer qu’il peut juger ses propres drames sans attendre une juridiction extérieure.

Ce dossier ne concerne pas seulement la justice guinéenne. Dès 2009, le rapport des Nations unies a été transmis à la Guinée, mais aussi au Conseil de sécurité, à la Commission de l’Union africaine et à la CEDEAO, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest. Cela rappelle que les crimes de masse commis à Conakry ont eu une portée régionale, à l’heure où l’Afrique de l’Ouest s’interroge encore sur le contrôle civil des forces de sécurité et sur la responsabilité des hiérarchies militaires.

Dans le second volet du procès, Bienvenu Lamah était poursuivi pour complicité d’abus d’autorité, de meurtre, d’enlèvement et de détention illégale, entre autres infractions. Selon plusieurs audiences rapportées en 2026, il était le seul détenu dans ce dossier, tandis que trois autres coaccusés restaient en fuite. Le parquet avait requis dix ans de prison, dont cinq ans sans possibilité de libération conditionnelle. Le tribunal criminel de Dixinn, délocalisé à la cour d’appel de Conakry, a finalement décidé son acquittement et ordonné sa libération immédiate.

Entre réparation des victimes et exigences d’une justice crédible

Pour les parties civiles, ce jugement ouvre une nouvelle étape. Leurs avocats ont annoncé qu’ils allaient faire appel. Leur position est compréhensible : dans une affaire où les survivantes, les familles des disparus et les victimes de violences sexuelles attendent depuis plus de quinze ans, chaque décision judiciaire est lue à travers une seule grille, celle de la cohérence d’ensemble. Une relaxe peut être perçue comme un simple constat de faiblesse des preuves, ou comme un signal de recul dans une procédure déjà fragile.

Le procès du 28 septembre a pourtant déjà produit un précédent majeur. En juillet 2024, l’ancien chef de la junte Moussa Dadis Camara a été reconnu coupable de crimes contre l’humanité et condamné à vingt ans de prison. Sept autres personnes ont ensuite été condamnées à des peines allant jusqu’à la réclusion à perpétuité. Mais en mars 2025, Mamadi Doumbouya a accordé une grâce présidentielle à Dadis Camara, une décision qui a provoqué de fortes critiques de la société civile et des défenseurs des droits humains. Autrement dit, la chaîne judiciaire a avancé, puis a été fragilisée par un acte de clémence politique.

Cette séquence éclaire la portée de l’acquittement de Bienvenu Lamah. D’un côté, les juges doivent répondre à une exigence simple : ne condamner que sur des éléments solides. De l’autre, l’opinion publique attend que les relais de la chaîne de commandement soient examinés avec la même rigueur que les décideurs principaux. C’est là que se joue la crédibilité du système. En Guinée, où les changements de régime ont souvent interrompu les procédures sensibles, un procès mal lu, ou jugé trop sélectif, peut relancer la méfiance plutôt que refermer une plaie.

Ce que le dossier dit de la région et de l’avenir judiciaire guinéen

Au-delà de la Guinée, le dossier du 28 septembre envoie un message à toute l’Afrique de l’Ouest. Dans une sous-région où les transitions militaires, les coups d’État et les contestations électorales restent fréquents, la question n’est plus seulement de savoir si un massacre peut être jugé. Elle est aussi de savoir si les jugements peuvent résister aux pressions politiques, aux grâces présidentielles et aux changements de rapport de force. La CEDEAO et l’Union africaine suivent ces dossiers avec attention, parce qu’ils touchent à un point central : l’impunité nourrit la répétition.

En Guinée, l’enjeu est également interne. Les victimes, les avocats, les familles de disparus et les associations de défense des droits humains ne demandent pas seulement des peines. Elles demandent une lecture claire de la chaîne des responsabilités, un traitement digne des survivantes, et une justice capable d’aller au bout de ses propres décisions. Dans un pays où Conakry concentre la décision politique, mais où les effets des crises se diffusent jusqu’aux régions, chaque décision rendue dans ce dossier dépasse le seul cas d’un colonel. Elle dit quelque chose de la manière dont l’État veut, ou non, solder ses violences passées.

Le prochain temps fort sera sans doute l’appel annoncé par les parties civiles. Il dira si le second volet du procès du 28 septembre reste un chantier judiciaire vivant, ou s’il s’enlise dans une justice fragmentée. Pour la Guinée, et pour la région, le point décisif demeure le même : la vérité judiciaire ne vaut que si elle tient face aux reculs politiques.