Pour certains migrants expulsés des États-Unis, le retour ne signifie plus nécessairement retrouver leur pays d’origine. Depuis l’été 2025, Washington envoie aussi des personnes vers des États africains avec lesquels elles n’ont parfois aucun lien familial, administratif ou culturel. Cette pratique ouvre un débat sur les droits fondamentaux, mais aussi sur la marge de manœuvre des gouvernements africains face aux grandes puissances.

Une nouvelle étape dans la politique d’expulsion américaine

La deuxième administration de Donald Trump a fait de l’éloignement des migrants une priorité politique. Son dispositif ne vise pas uniquement les personnes condamnées pour des infractions. Il concerne aussi des migrants qui ont vécu plusieurs années aux États-Unis, travaillé, étudié ou construit une vie familiale sur place.

Le mécanisme dit des « pays tiers » permet à Washington d’expulser une personne vers un État différent de celui dont elle possède la nationalité. L’objectif est de contourner les difficultés rencontrées lorsque le pays d’origine refuse un retour, tarde à délivrer un laissez-passer ou conteste la procédure américaine.

En juillet 2025, cinq hommes originaires de Jamaïque, de Cuba, du Laos, du Yémen et du Vietnam ont ainsi été transférés vers l’Eswatini, un petit royaume d’Afrique australe. Quelques jours auparavant, huit autres personnes avaient été envoyées au Soudan du Sud, après plusieurs semaines de détention à Djibouti. Des informations recoupées par l’Associated Press et Reuters ont documenté ces premiers transferts.

Le Rwanda a ensuite confirmé un accord prévoyant la possibilité d’accueillir jusqu’à 250 migrants expulsés des États-Unis. Le Ghana, pour sa part, a annoncé en septembre 2025 l’arrivée de 14 ressortissants ouest-africains, principalement originaires du Nigeria et de la Gambie, avant leur éventuel retour vers leurs pays respectifs.

Des accords négociés dans une grande opacité

Ces arrangements ne sont pas présentés de la même manière par les gouvernements concernés. Certains parlent de coopération migratoire. D’autres évoquent la gestion des frontières ou un soutien financier destiné à renforcer les capacités administratives. Pourtant, les détails des accords restent souvent difficiles à vérifier.

Dans le cas de l’Eswatini, le ministre des Finances a indiqué que le royaume avait reçu 5,1 millions de dollars dans le cadre de son arrangement avec Washington. Le document associé à cet accord prévoyait l’accueil possible de dizaines, voire de centaines de personnes. Le gouvernement a toutefois affirmé vouloir organiser leur retour vers leur pays d’origine lorsque cela serait possible.

Au Ghana, le président John Mahama a expliqué que l’accord concernait des ressortissants d’Afrique de l’Ouest. La libre circulation au sein de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, la CEDEAO, a été présentée comme un élément facilitant leur accueil temporaire. Cette justification n’a pas suffi à écarter les interrogations sur la légalité de l’accord et sur son approbation par les institutions ghanéennes.

Des organisations de défense des droits humains contestent notamment l’absence de garanties publiques sur la durée de la détention, l’accès à un avocat, les conditions d’hébergement et la possibilité de demander une protection internationale. Au Ghana, une procédure judiciaire engagée par le groupe Democracy Hub met en cause la base constitutionnelle de l’accord avec Washington.

Des parcours individuels derrière les statistiques

La formule de « criminels étrangers » utilisée par l’administration américaine ne décrit pas tous les profils concernés. Des avocats et des journalistes ont établi que certains migrants expulsés avaient été condamnés, tandis que d’autres avaient seulement fait l’objet d’une procédure administrative ou avaient purgé une peine ancienne.

Le statut judiciaire ne règle pas non plus la question du transfert vers un pays tiers. Une personne peut avoir commis une infraction aux États-Unis sans avoir de lien avec le pays où elle est envoyée. Elle peut ne pas parler la langue locale, ne disposer d’aucun réseau et ne connaître aucune institution capable de l’aider.

La détention en Afrique ne constitue donc pas une simple formalité logistique. Elle peut interrompre une procédure d’appel, éloigner les proches et rendre plus difficile l’accès aux documents administratifs. Les risques sont encore plus importants pour les personnes souffrant de problèmes de santé ou ayant demandé une protection contre des persécutions dans leur pays d’origine.

Des alertes concernent aussi les conditions de détention. En Eswatini, les autorités ont reconnu que les premiers expulsés étaient maintenus dans des quartiers séparés de prisons. En Guinée équatoriale, des avocats ont signalé en septembre 2026 l’arrestation et les mauvais traitements présumés de deux hommes transférés depuis les États-Unis. Ces accusations devront être examinées par des instances indépendantes, mais elles illustrent les risques liés aux accords peu transparents.

Le calcul des gouvernements africains

Pour les États africains, ces accords peuvent offrir des ressources financières, un accès renforcé aux responsables américains ou un levier dans d’autres négociations. Ils s’inscrivent dans un contexte où plusieurs gouvernements cherchent à diversifier leurs partenariats et à obtenir des investissements, une coopération sécuritaire ou une meilleure protection commerciale.

Mais le coût politique peut être élevé. Accueillir des personnes étrangères expulsées par une puissance extérieure peut être perçu comme une sous-traitance de la politique migratoire américaine. Dans les capitales, les gouvernements doivent aussi répondre aux critiques des juristes, des parlementaires et de la société civile.

Les effets ne sont pas les mêmes selon les pays. Au Ghana, l’arrivée de ressortissants ouest-africains peut s’appuyer sur des liens régionaux réels, mais elle risque aussi de peser sur les services publics et les structures d’accueil. En Eswatini, la faible taille du pays et la centralisation du pouvoir rendent les conditions de contrôle parlementaire particulièrement importantes. Au Rwanda, l’expérience acquise dans d’autres dispositifs d’accueil de migrants renforce la capacité administrative de l’État, sans supprimer les questions relatives aux droits des personnes transférées.

Un précédent pour les relations Afrique–États-Unis

La controverse dépasse le seul dossier migratoire. Elle touche à la souveraineté des États africains, à la responsabilité juridique des pays d’envoi et à la capacité des institutions régionales à protéger les personnes déplacées.

Les pays concernés devront notamment clarifier la durée des séjours, le statut légal des personnes accueillies et la procédure de retour. Ils devront aussi préciser qui répond des éventuels abus commis après le transfert. Washington soutient que la responsabilité du traitement quotidien relève du pays d’accueil. Des juristes estiment au contraire qu’un État ne peut se décharger entièrement des conséquences d’une expulsion qu’il a organisée.

La question sera également suivie par l’Union africaine et les communautés économiques régionales. La libre circulation, le droit d’asile et la protection contre les renvois vers un danger sont déjà encadrés par plusieurs textes africains et internationaux. Leur application sera testée par la multiplication possible de ces accords.

Pour l’heure, le nombre de personnes transférées reste limité par rapport aux millions de migrants présents aux États-Unis. Leur portée politique est cependant considérable. Ces dossiers montrent que la politique d’expulsion américaine ne s’arrête plus aux frontières du continent américain. Elle place désormais plusieurs gouvernements africains devant un choix délicat : tirer parti d’une coopération avec Washington, tout en évitant que leur territoire ne devienne un espace de détention sans garanties suffisantes.