À Kinshasa, la bataille autour de l’avenir institutionnel de la République démocratique du Congo ne se joue plus seulement dans les salles du Parlement. Elle descend désormais dans la rue. Après la mobilisation de l’opposition du 15 septembre 2026, le camp présidentiel a voulu montrer, à son tour, qu’il pouvait compter sur une base militante capable d’occuper la capitale.
Deux rassemblements, une même question constitutionnelle
Le face-à-face oppose deux lectures de la séquence politique congolaise. La Coalition Article 64, qui rassemble plusieurs formations de l’opposition, rejette le projet de changement constitutionnel et la loi ouvrant la voie à un référendum. Ses dirigeants estiment que cette réforme pourrait permettre à Félix Tshisekedi de briguer un nouveau mandat au-delà de l’échéance de 2028.
Le pouvoir et ses alliés défendent une autre approche. Ils présentent la réforme comme une réponse aux limites de la Constitution de 2006 et comme un moyen de réorganiser les institutions. Le débat porte notamment sur les compétences de l’État, le fonctionnement des pouvoirs publics et les mécanismes électoraux. Toutefois, la possibilité d’une modification des règles présidentielles concentre l’essentiel des inquiétudes.
La Coalition Article 64 — appelée ainsi en référence à l’article de la Constitution qui autorise la résistance à toute personne exerçant le pouvoir en violation de la loi fondamentale — avait appelé à manifester le 15 septembre à Kinshasa et dans plusieurs villes. La journée a été marquée par des heurts entre manifestants, militants favorables au pouvoir et forces de sécurité. La police a utilisé des gaz lacrymogènes pour disperser certains rassemblements.
Les bilans humains restent contestés. L’opposition a fait état d’un mort, de blessés et d’arrestations. Les autorités ont, de leur côté, dénoncé des troubles et rappelé que le droit de manifester devait s’exercer dans le respect de l’ordre public. Ces versions divergentes imposent de la prudence, en l’absence d’un bilan indépendant et consolidé.
L’UDPS cherche à reprendre l’initiative
Le 22 septembre 2026, l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS), parti de Félix Tshisekedi, a organisé une mobilisation à Kinshasa avec ses alliés de la majorité. Les participants ont marché en soutien aux institutions, au projet de loi référendaire et au dialogue national annoncé par le chef de l’État.
Les responsables du parti ont présenté cette mobilisation comme la preuve d’un soutien populaire au président. Ils ont également défendu l’idée d’un changement de Constitution, sans toutefois apporter de mesure indépendante permettant de comparer l’ampleur des cortèges de la majorité et de l’opposition. Dans une capitale de plus de 15 millions d’habitants, la taille d’un rassemblement ne suffit pas, à elle seule, à établir un rapport de force national.
La démonstration répond directement à celle de la C64. Elle vise à éviter que la rue ne soit occupée uniquement par les adversaires du pouvoir et à donner aux parlementaires favorables à la réforme un argument politique supplémentaire. Pour la majorité, il s’agit aussi de montrer que le projet constitutionnel ne serait pas seulement une initiative des institutions, mais qu’il bénéficierait d’un appui militant.
Cette stratégie comporte toutefois un risque. En faisant de la mobilisation populaire un instrument de légitimation, les deux camps peuvent transformer un débat juridique en confrontation permanente. Le Parlement, la Cour constitutionnelle et la Commission électorale nationale indépendante devront donc conserver une place centrale dans la procédure. Leur crédibilité pèsera autant que le contenu de la réforme.
Un débat qui dépasse le seul mandat présidentiel
Dans le camp présidentiel, les promoteurs du changement constitutionnel mettent en avant les difficultés de fonctionnement de l’État. Ils citent la fragmentation institutionnelle, les tensions entre les pouvoirs publics et les contraintes liées à la situation sécuritaire dans l’est du pays. Pour eux, une nouvelle architecture pourrait rendre les institutions plus efficaces.
L’opposition répond que ces arguments ne doivent pas servir à contourner les limites fixées par la Constitution. Elle rappelle que les règles relatives au nombre de mandats présidentiels figurent parmi les dispositions les plus sensibles du texte fondamental. Ses dirigeants craignent qu’un référendum ne transforme la consultation populaire en moyen de remettre les compteurs institutionnels à zéro.
Le contexte sécuritaire renforce la tension. La RDC fait face à la progression du Mouvement du 23 mars, ou M23, dans l’est, ainsi qu’à l’activité de nombreux groupes armés. Kinshasa doit aussi composer avec les attentes de la Communauté d’Afrique de l’Est et de la Communauté de développement de l’Afrique australe, deux organisations régionales engagées, à des degrés différents, dans la recherche d’une réponse à la crise sécuritaire.
Pour les autorités, l’instabilité à l’est justifie une continuité de l’État et une concentration des efforts politiques. Pour l’opposition, elle impose au contraire d’éviter toute réforme qui pourrait ouvrir une nouvelle crise de légitimité à Kinshasa. La même réalité sécuritaire nourrit donc deux interprétations politiques opposées.
Les effets concrets pour la population
À Kinshasa, les manifestations perturbent les déplacements, l’activité commerciale et l’accès à certains services. Les travailleurs du secteur informel, qui dépendent des transports et de la fréquentation quotidienne des marchés, sont particulièrement exposés aux pertes de revenus lorsque les axes sont bloqués ou que les autorités imposent des restrictions.
Dans les provinces, le débat prend des formes différentes. Les habitants des zones directement touchées par les violences armées attendent d’abord une amélioration de la sécurité et des services publics. Les enjeux constitutionnels peuvent sembler éloignés de leurs urgences, même si l’issue de la crise institutionnelle déterminera la capacité de l’État à organiser les élections, financer l’administration et maintenir son autorité sur l’ensemble du territoire.
Le secteur économique formel redoute, lui aussi, une période prolongée d’incertitude. Les investisseurs surveillent la stabilité politique, tandis que les entreprises locales doivent absorber les effets des restrictions de circulation et des tensions dans la capitale. Une réforme constitutionnelle contestée pourrait ralentir les décisions économiques, surtout si elle s’accompagne de nouvelles manifestations ou d’une répression accrue.
Une séquence surveillée dans la région
La prochaine étape se jouera dans les institutions. Le contenu exact du projet, son calendrier, la procédure parlementaire et les éventuelles modalités d’un référendum seront déterminants. Les positions de la Cour constitutionnelle, de la CENI et des confessions religieuses seront également observées, tout comme la capacité du gouvernement à garantir le droit de manifester.
La RDC n’est pas le seul pays africain où la modification des règles constitutionnelles nourrit la méfiance. Dans plusieurs États du continent, les révisions destinées à prolonger ou réorganiser les mandats ont provoqué des mobilisations, des crises électorales ou des ruptures institutionnelles. C’est pourquoi les partenaires régionaux et l’Union africaine suivront la procédure congolaise avec attention, notamment sur la transparence du processus et le respect des limites constitutionnelles.
À ce stade, les cortèges de septembre ne tranchent pas la question. Ils confirment surtout que la réforme constitutionnelle est devenue le principal point de confrontation entre la majorité et l’opposition. La suite dépendra moins de la capacité de chaque camp à remplir les rues que de la manière dont Kinshasa organisera le débat, protégera les libertés publiques et préservera la confiance dans les institutions.