En Éthiopie, l’appel à la paix intervient alors que les armes ont déjà repris le dessus dans le nord du pays. À Addis-Abeba, le Premier ministre Abiy Ahmed parle de réconciliation. Dans le même temps, son gouvernement renforce le discours militaire, sur fond de combats au Tigré et de tensions avec plusieurs pays voisins.

Une paix de 2022 déjà fragilisée

Le nouveau cycle de violence a éclaté le 22 septembre 2026, avant de s’étendre à plusieurs zones du nord éthiopien. Les affrontements opposent les forces fédérales à des combattants liés au Front de libération du peuple du Tigré, le TPLF, l’ancien parti dominant de la région.

Les combats ont été signalés au Tigré, mais aussi dans les régions voisines de l’Amhara et de l’Afar. Cette extension géographique nourrit la crainte d’un retour à une guerre plus large, après le conflit qui a ravagé le nord de l’Éthiopie entre novembre 2020 et novembre 2022.

La guerre précédente s’était achevée par l’accord de Pretoria, signé le 2 novembre 2022 sous médiation africaine. Le texte prévoyait notamment la cessation des hostilités, le désarmement progressif des combattants tigréens et le rétablissement de l’autorité fédérale. Plusieurs engagements sont toutefois restés incomplets, notamment sur les territoires disputés et le retour des personnes déplacées.

L’Union africaine a appelé à la retenue et à une désescalade immédiate. L’organisation continentale estime que la reprise des affrontements menace les avancées obtenues avec l’accord de Pretoria, notamment après la prise de plusieurs aéroports civils par les forces tigréennes.

Le message contradictoire d’Abiy Ahmed

Dans sa première intervention publique après sa reconduction à la tête du gouvernement, Abiy Ahmed a demandé aux combattants de renoncer à la lutte armée. Il les a invités à rejoindre le processus politique, à défendre leurs idées par des moyens pacifiques et à participer à la réconciliation nationale.

Le Premier ministre a également déclaré que l’armée éthiopienne devait disposer d’une puissance aérienne capable d’assurer la supériorité du pays dans la région. Il a promis une défense moderne, innovante et prête à répondre aux menaces. Ces propos renforcent le poids du volet sécuritaire dans la stratégie du gouvernement.

Cette double déclaration crée un contraste difficile à ignorer. D’un côté, le pouvoir appelle au dialogue. De l’autre, il insiste sur la modernisation militaire et sur la capacité de mener des opérations préventives. Pour les populations du nord, l’enjeu ne se limite donc pas aux discours. Il concerne la possibilité d’éviter une nouvelle campagne militaire de grande ampleur.

Le gouvernement fédéral accuse ses adversaires de chercher à déstabiliser l’État. Les autorités tigréennes affirment, de leur côté, avoir réagi à des attaques venues des forces fédérales. Les deux camps présentent ainsi les événements comme une réponse défensive. En l’absence d’un accès indépendant à plusieurs zones de combat, ces récits doivent être rapportés avec prudence.

Des conséquences immédiates pour les habitants

La reprise des combats perturbe déjà les déplacements et les échanges. Après la prise des aéroports de Mekele, Axoum et Shire par des forces tigréennes, les liaisons aériennes vers plusieurs villes du Tigré ont été suspendues. Cette décision complique l’arrivée de voyageurs, de personnels médicaux et d’aide humanitaire.

À Mekele, capitale du Tigré, des habitants ont fait état de craintes et de départs vers d’autres régions. Les conséquences sont différentes selon les territoires. Dans les centres urbains, la fermeture des transports et des services ralentit l’activité économique. Dans les zones rurales, la proximité du front peut interrompre les marchés, les récoltes et l’accès aux soins.

La population tigréenne reste particulièrement exposée. Elle sort à peine d’un conflit qui a détruit des infrastructures, désorganisé les services publics et provoqué d’importants déplacements. Les estimations du bilan de la guerre de 2020-2022 varient fortement. Le chiffre de 600 000 morts, cité dans le débat public, doit donc rester attribué tant qu’un décompte indépendant et complet n’est pas établi.

Les risques concernent aussi les régions voisines. L’Amhara connaît déjà une forte présence de groupes armés opposés au gouvernement fédéral. L’Afar, située sur les routes reliant l’Éthiopie à Djibouti et à la mer Rouge, occupe une position stratégique pour les transports et le commerce. Une extension du conflit pourrait donc affecter les corridors économiques, au-delà des seules zones de combat.

Le facteur régional complique la désescalade

La crise éthiopienne s’inscrit dans un environnement régional tendu. L’Éthiopie accuse l’Érythrée, le Soudan et l’Égypte de soutenir, directement ou indirectement, ses adversaires. Ces pays ont rejeté ces accusations ou contesté leur bien-fondé. Aucun élément public ne permet, à ce stade, d’établir de manière définitive l’ampleur d’un éventuel soutien extérieur.

Les relations entre Addis-Abeba et Asmara se sont fortement dégradées depuis la fin de leur coopération militaire contre le TPLF. La question de l’accès éthiopien à la mer Rouge ajoute une dimension stratégique à cette rivalité. L’Éthiopie, pays enclavé, cherche à sécuriser des débouchés maritimes. Ses voisins côtiers redoutent toutefois que cette ambition ne se transforme en pression politique ou militaire.

La crise intervient également dans l’espace de l’Autorité intergouvernementale pour le développement, l’IGAD, qui regroupe plusieurs pays de la Corne de l’Afrique. Cette organisation évolue dans un contexte déjà marqué par la guerre au Soudan, les tensions entre l’Éthiopie et l’Érythrée et les fragilités persistantes en Somalie.

Les observateurs du conflit soulignent que la reprise des combats ne dépend pas seulement du face-à-face entre le gouvernement fédéral et le TPLF. L’analyse d’ACLED met en avant la multiplication des fronts, l’activité de groupes armés en Oromia et le risque d’une coordination accrue entre plusieurs forces hostiles à Addis-Abeba.

Une épreuve pour l’accord de Pretoria et pour l’Union africaine

La priorité immédiate reste la protection des civils et la réouverture des voies d’accès humanitaire. Elle suppose un arrêt vérifiable des combats, la sécurisation des aéroports et la reprise de mécanismes de surveillance acceptés par les parties.

Le gouvernement fédéral devra aussi clarifier la place du dialogue politique dans sa réponse. Une stratégie fondée principalement sur la supériorité militaire pourrait repousser les adversaires sans régler les questions qui ont nourri la crise : partage du pouvoir, statut des territoires disputés, désarmement et retour des déplacés.

Le TPLF, pour sa part, devra répondre aux accusations de reprise des hostilités et préciser ses objectifs politiques. La prise de positions stratégiques ou d’infrastructures civiles ne peut pas remplacer un processus de négociation. Elle risque au contraire d’accroître l’isolement de la région et de réduire l’espace disponible pour la médiation.

Pour l’Union africaine, basée à Addis-Abeba, cette nouvelle escalade constitue un test majeur. L’accord de Pretoria avait été présenté comme une démonstration de la capacité africaine à contribuer au règlement d’un conflit complexe. Sa survie dépend désormais de la volonté des acteurs éthiopiens de revenir à la table des négociations avant que les combats ne se transforment en guerre régionale.

Les prochains signaux à surveiller seront la durée de la suspension des vols vers le Tigré, l’évolution des combats en Amhara et en Afar, la présence éventuelle de forces étrangères et la reprise ou non des mécanismes de suivi de l’accord de 2022.