En Égypte, une rédaction entière a disparu des radars en moins de 48 heures. Le cas de Matsada2sh, plateforme connue pour ses enquêtes et ses vérifications d’informations, pose une question immédiate : jusqu’où peut travailler un média indépendant lorsque ses journalistes sont arrêtés les uns après les autres ?

Une opération menée dans plusieurs gouvernorats

Les arrestations ont commencé dans la soirée du lundi 28 septembre 2026. Elles se sont poursuivies jusqu’au mercredi 30 septembre. Au total, six journalistes de Matsada2sh ont été interpellés. Ils formaient l’ensemble de l’équipe éditoriale encore active en Égypte.

La première opération a visé Mohamed Ashraf Abu Emeira, présenté comme le rédacteur en chef de la plateforme, puis Abdallah Qadry. Des perquisitions ont été menées à leurs domiciles. Islam Barakat a ensuite été arrêtée dans le gouvernorat de Gharbiya, au nord du pays. Omar Helal a été interpellé à Port-Saïd. Mohamed Mahmoud et Mohamed Adel ont finalement été arrêtés au Caire, selon Reporters sans frontières et le média égyptien indépendant Al Manassa.

Les téléphones et les ordinateurs de plusieurs journalistes ont été saisis. Au 1er octobre, ni leurs familles ni leurs avocats ne disposaient toutefois d’informations publiques précises sur leurs lieux de détention. L’Egyptian Initiative for Personal Rights, qui assure leur représentation juridique, affirme que les six journalistes n’ont pas pu contacter leurs proches ni leur équipe de défense.

Cette organisation égyptienne demande au procureur général d’ouvrir une enquête urgente. Elle réclame aussi la révélation du lieu de détention des journalistes et l’accès effectif aux avocats. À ce stade, les motifs judiciaires précis des arrestations et les éventuelles charges retenues ne sont pas publiquement établis.

Des accusations officielles, des réponses contestées

Le ministère égyptien de l’Intérieur a confirmé les arrestations le jeudi 1er octobre. Il accuse Matsada2sh d’être une plateforme non autorisée, gérée depuis l’étranger, et de diffuser de fausses informations. Il affirme également que les six journalistes seraient liés à des « comités médiatiques » des Frères musulmans, organisation interdite par les autorités égyptiennes.

Dans son communiqué, le ministère présente Abdel Rahman Mansour, cofondateur de la plateforme, comme un membre en fuite des Frères musulmans. Il soutient que les journalistes auraient produit des contenus fabriqués en échange de financements étrangers. Les autorités n’ont toutefois pas rendu publics, dans les éléments disponibles, les documents qui étayeraient ces accusations.

Depuis l’étranger, Abdelrahman Mansour rejette ces affirmations. Il assure que les accusations sont fausses. Matsada2sh a également contesté plusieurs éléments du communiqué ministériel. Le différend porte notamment sur la nature de la plateforme et sur les liens qui lui sont attribués.

Créée en 2018, Matsada2sh s’est d’abord consacrée à la vérification de déclarations publiques et de contenus circulant en ligne. Elle a ensuite développé des enquêtes sur des sujets d’intérêt général en Égypte et dans d’autres pays arabes. La plateforme affirme appliquer ses méthodes de vérification quelle que soit l’origine politique des informations examinées.

Un précédent préoccupant pour la presse égyptienne

L’arrestation simultanée de toute une équipe éditoriale constitue un cas exceptionnel dans le paysage médiatique égyptien. Les organisations de défense de la presse y voient un signal adressé aux journalistes indépendants, mais aussi aux chercheurs et aux vérificateurs de faits.

« Arrêter toute une équipe, c’est inédit et c’est un signal inquiétant », a déclaré Lobna Darwish, responsable du plaidoyer de l’Egyptian Initiative for Personal Rights, citée par Le Monde. L’organisation estime que cette affaire dépasse le seul sort des six journalistes. Elle s’inscrit dans un environnement où les médias indépendants travaillent sous forte pression et où plusieurs sites d’information restent bloqués.

Les chiffres disponibles varient selon les critères retenus. Reporters sans frontières évoque 24 journalistes détenus en Égypte. L’Egyptian Initiative for Personal Rights en compte 26 en lien avec leur activité professionnelle. Cette différence peut s’expliquer par des méthodes de recensement distinctes, notamment lorsqu’il faut déterminer si une personne est détenue pour son travail journalistique ou pour un motif officiellement différent.

Le classement mondial de la liberté de la presse établi par Reporters sans frontières place l’Égypte au 169e rang sur 180 pays pour 2026. Ce classement ne résume pas à lui seul la réalité du secteur. Il reflète cependant un cadre marqué par les restrictions, les blocages numériques et la détention de professionnels de l’information.

Une affaire qui dépasse les frontières égyptiennes

La mobilisation ne vient pas seulement d’organisations internationales. Des associations égyptiennes, des médias indépendants et des groupes régionaux ont également demandé la libération des six journalistes. Le Comité pour la protection des journalistes et plusieurs organisations de défense des droits humains ont rejoint cet appel.

Selon le Committee to Protect Journalists, les interpellations ont concerné Mohamed Ashraf Abu Emeira, Abdallah Qadry, Islam Barakat, Omar Helal, Mohamed Mahmoud et Mohamed Adel. La plateforme représentait l’un des rares espaces égyptiens consacrés à la vérification des informations et au journalisme d’enquête.

Pour l’Égypte, l’enjeu est aussi institutionnel. Le pays reste un acteur majeur de l’Afrique du Nord et un membre du Marché commun de l’Afrique orientale et australe, la COMESA, organisation qui cherche à renforcer les échanges économiques entre ses États membres. Les débats sur la liberté de l’information y résonnent donc au-delà du seul cadre national, notamment lorsque les contenus numériques circulent entre les sociétés africaines et arabes.

La prochaine étape sera judiciaire. Les familles et les défenseurs des journalistes attendent la confirmation officielle de leur lieu de détention, l’accès aux avocats et la notification d’éventuelles charges. Tant que ces informations ne sont pas rendues publiques, l’affaire Matsada2sh reste marquée par une forte opacité. Elle met surtout à l’épreuve la capacité des institutions égyptiennes à garantir les droits de la défense dans un dossier qui concerne directement le travail de la presse.