Le stockage d’électricité n’est plus un sujet de techniciens. En Égypte, il devient une pièce centrale de la politique énergétique. Car plus le pays ajoute de solaire et d’éolien, plus il lui faut des batteries capables d’absorber les excès, puis de les restituer quand la demande grimpe.
C’est dans ce contexte que Le Caire accélère sur une filière encore jeune dans la région. Le gouvernement égyptien vise 45 % d’énergies renouvelables dans le mix électrique en 2028, et il associe désormais cette cible à des capacités de stockage à grande échelle. La logique est simple : une transition électrique ne tient pas seulement à la production, mais aussi à la stabilité du réseau.
Une transition électrique qui change d’échelle
Depuis plusieurs mois, l’Égypte met en avant une stratégie énergétique articulée autour de trois axes : davantage de renouvelables, un réseau modernisé et des solutions de stockage. Cette orientation s’inscrit dans les priorités du ministère de l’Électricité et de l’Énergie renouvelable, mais aussi dans les discussions menées avec des partenaires européens sur le renforcement des lignes, des postes et des interconnexions.
En juin 2026, l’Union européenne et l’Égypte ont annoncé un paquet de financement de 690 millions d’euros pour moderniser le réseau électrique égyptien et mieux intégrer les productions solaire et éolienne. Le projet doit aider à raccorder 22 GW de capacités renouvelables d’ici 2030. Cette étape confirme que la question n’est plus seulement de construire des centrales, mais de rendre l’ensemble du système plus souple.
Le pays avance aussi sur l’axe régional. L’Égypte veut consolider sa place de hub énergétique entre Afrique, Méditerranée et Europe. Elle pousse les interconnexions électriques, tout en gardant en ligne de mire l’exportation d’électricité bas carbone et, à terme, d’hydrogène vert. Cette ambition est portée par plusieurs textes et plateformes publiques, dont les dispositifs nationaux consacrés à l’hydrogène renouvelable et aux investissements verts.
Le cadre est donc posé : l’enjeu n’est pas théorique. Il touche la sécurité d’approvisionnement, le coût de l’électricité, la gestion des pointes de consommation et la crédibilité industrielle du pays. À mesure que les projets solaires du désert oriental et les parcs éoliens de la mer Rouge montent en puissance, le réseau égyptien doit apprendre à encaisser une production plus variable. C’est là que le stockage devient stratégique.
Ce que prévoit le projet discuté avec Huawei
Lors d’une réunion tenue le 23 août 2026, le ministre égyptien de l’Électricité et de l’Énergie renouvelable, Mahmoud Esmat, a examiné avec le patron de Huawei en Égypte, Benjamin Houwei, l’état d’avancement d’un projet portant sur la fabrication locale de systèmes de stockage d’énergie par batterie, ou BESS, et sur l’installation de plusieurs centrales autonomes d’une capacité cumulée de 4 000 MWh. Un BESS est un dispositif qui stocke l’électricité pour la réinjecter ensuite dans le réseau.
Selon les informations rendues publiques, les équipes ont aussi discuté des exigences réglementaires, des engagements techniques et des études de faisabilité réalisées sur plusieurs emplacements du réseau national. L’idée est de placer les unités là où elles peuvent le plus efficacement soulager le système, notamment pendant les heures de pointe. Le projet comprend également une composante de fabrication locale, signe que Le Caire ne veut pas seulement importer une technologie, mais aussi développer une base industrielle sur son propre territoire.
Le ministre a défendu cette approche en présentant les BESS comme l’un des piliers de la stabilité du réseau et de la qualité de l’alimentation électrique. Le message est cohérent avec la trajectoire déjà annoncée par les autorités égyptiennes. Au mois de mai 2026, la présidence avait confirmé la cible de 45 % d’électricité issue de sources propres en 2028, tout en évoquant des projets de batteries reliées au réseau national dans plusieurs gouvernorats.
Les chiffres avancés pour les capacités en développement montrent l’ampleur du chantier. Les autorités égyptiennes ont indiqué que les capacités renouvelables déjà en service ou en cours de développement dépassaient 25 000 MW en 2025. D’autres documents publics ont ensuite détaillé une montée rapide des capacités installées et planifiées, avec une augmentation des batteries de réseau pour soutenir la prochaine vague solaire et éolienne.
Les enjeux pour l’Égypte, et au-delà
Pour l’Égypte, la question du stockage dépasse la seule technique. Elle touche l’économie réelle. Quand le réseau est plus stable, les industriels subissent moins de coupures. Les distributeurs gèrent mieux les pointes. Les projets renouvelables deviennent plus rentables. Et les importations de combustibles peuvent, à terme, être mieux contenues. C’est un sujet de facture, mais aussi de souveraineté énergétique.
Il y a aussi un enjeu d’industrialisation. La fabrication locale de batteries et de systèmes BESS peut créer des emplois qualifiés, attirer des sous-traitants et faire émerger des compétences autour de l’électronique de puissance, de l’ingénierie réseau et de la maintenance. Pour un pays de la taille de l’Égypte, ce n’est pas un détail. C’est un moyen de passer du statut de marché d’équipement à celui de plateforme régionale de services et de production.
Pour les ménages, l’effet attendu est plus discret, mais décisif. Une meilleure gestion des pics peut limiter les tensions sur l’alimentation électrique, surtout pendant les fortes chaleurs, quand la climatisation fait monter la demande. Pour les zones industrielles et les nouveaux projets d’hydrogène vert, les batteries sont aussi un filet de sécurité qui rassure les investisseurs. Sans réseau fiable, les grands projets propres avancent moins vite.
La coopération avec Huawei s’inscrit enfin dans une concurrence plus large entre fournisseurs. Sur le continent, les grands groupes chinois, européens, sud-coréens et du Golfe se positionnent sur les réseaux intelligents, les batteries et les équipements solaires. L’Égypte, elle, cherche à garder la main sur le pilotage des projets, tout en tirant parti des financements et des technologies disponibles. C’est une lecture pragmatique, moins idéologique que contractuelle.
À l’échelle africaine, le signal est net. La transition énergétique ne se jouera pas seulement sur les mégawatts installés, mais sur la capacité des réseaux à absorber ces nouveaux volumes. L’Égypte rejoint ainsi un mouvement observé dans plusieurs pays africains qui combinent solaire, stockage et interconnexions pour sécuriser leur système électrique. Dans cette course, Le Caire veut apparaître comme un laboratoire régional, au croisement de l’Afrique du Nord, du Proche-Orient et de la Méditerranée.
Le prochain test sera concret : transformer les discussions en chantier industriel, puis raccorder les premières unités au réseau dans les délais annoncés. Si cela se confirme, l’Égypte aura franchi un cap important. Elle ne se contentera plus d’ajouter de la capacité. Elle commencera à organiser une nouvelle architecture électrique, plus flexible, plus connectée et plus adaptée à une économie qui veut produire, exporter et rester alimentée sans rupture.