Dans le nord de la Côte d’Ivoire, la mangue ne manque pas de débouchés. Elle manque surtout de temps, de conservation et de transformation. Chaque saison, une partie importante des fruits arrive à maturité en quelques semaines, alors que les marchés, les chambres froides et les unités industrielles ne suivent pas toujours le rythme. Le gouvernement ivoirien veut désormais agir sur cette chaîne de valeur avec un cadre institutionnel élargi.

Une filière fruitière désormais suivie par le CCAK

Réuni le mercredi 23 septembre 2026, le Conseil des ministres a adopté une ordonnance étendant à la filière mangue les règles déjà appliquées au coton et à l’anacarde. Le texte confie au Conseil du Coton, de l’Anacarde et du Karité — le CCAK — des missions de régulation, de suivi et de développement dans ce secteur.

Le dispositif s’appuie sur la loi n° 2013-656 du 13 septembre 2013. Cette loi encadre la commercialisation du coton et de l’anacarde, deux filières majeures de l’économie rurale ivoirienne. Son extension à la mangue vise à éviter une gestion dispersée des différents maillons : production, collecte, commercialisation, exportation et transformation.

Le gouvernement a également adopté un projet de loi destiné à ratifier l’ordonnance. Le Conseil d’administration de l’organisme devra donc intégrer cette nouvelle compétence et tenir compte des représentants de la filière mangue. La réforme ne crée pas une structure séparée. Elle élargit plutôt les responsabilités d’un conseil déjà présent dans plusieurs bassins agricoles du pays.

Cette évolution intervient après plusieurs échanges entre les autorités et les professionnels. Le 9 juillet 2026, le ministre ivoirien de l’Agriculture, Bruno Nabagné Koné, avait notamment rencontré Vincent Omer-Decugis, président de la Société ivoirienne d’importation et de commercialisation. Les discussions portaient sur la protection des vergers, la continuité des exportations et la menace de la mouche des fruits.

Le lendemain, le ministre avait également échangé avec l’interprofession mangue. Les autorités et les opérateurs avaient annoncé la préparation d’un plan d’action. Ses modalités détaillées n’ont pas été rendues publiques. En revanche, l’enjeu est clairement identifié : préserver l’accès aux marchés extérieurs tout en réduisant les pertes dans les zones de production.

Des exportations en hausse, mais une valeur encore insuffisante

La Côte d’Ivoire a renforcé sa présence sur le marché de la mangue fraîche au cours de la dernière décennie. Selon les données disponibles auprès des services économiques ivoiriens et des douanes, les volumes exportés sont passés d’environ 27 600 tonnes en 2015 à 64 100 tonnes en 2024.

Les recettes ont progressé dans le même temps. Elles atteignaient environ 8,9 milliards de francs CFA en 2015, contre 26 milliards de francs CFA en 2024. Ces montants confirment la place croissante de la mangue parmi les produits agricoles exportés par la Côte d’Ivoire.

La progression reste toutefois fragile. Les expéditions ont évolué de manière irrégulière selon les campagnes, les conditions climatiques, la qualité des fruits et les exigences phytosanitaires des marchés importateurs. Pour exporter, les opérateurs doivent notamment respecter des formalités d’enregistrement et obtenir un certificat phytosanitaire, conformément aux règles rappelées par les Douanes ivoiriennes.

Surtout, l’exportation ne représente qu’une partie de la production nationale. Le ministère de l’Agriculture estime la récolte de 2024 à environ 198 700 tonnes. Avec 64 100 tonnes expédiées à l’étranger, le volume exporté équivaut à près du tiers de la production. Le reste doit être vendu sur le marché intérieur, écoulé par les circuits informels ou transformé.

Cette différence entre production et exportation ouvre un important espace de croissance. Elle montre aussi les limites d’un modèle centré sur le fruit frais. Lorsque la récolte arrive en même temps dans les bassins du nord, les producteurs disposent de peu de marge pour attendre de meilleurs prix ou orienter les fruits vers d’autres marchés.

La transformation au centre du prochain défi

Les pertes après récolte constituent l’un des principaux points faibles de la filière. Des données citées par des programmes d’appui agricole et par l’Agence Côte d’Ivoire Export les évaluent jusqu’à 40 % de la production certaines années. Ce chiffre doit être considéré comme une estimation, car les méthodes de calcul peuvent varier selon les zones et les campagnes.

Le problème ne concerne pas seulement les producteurs. Il touche aussi les collecteurs, les commerçants, les transporteurs et les consommateurs. Un fruit invendable à l’exportation peut pourtant convenir à la fabrication de jus, de purées, de confitures, de mangues séchées ou d’ingrédients destinés à l’industrie alimentaire.

La transformation locale permettrait ainsi de prolonger la durée de vie du produit. Elle pourrait aussi créer des emplois dans les zones rurales et améliorer la rémunération de certains producteurs. Mais cette évolution suppose des investissements dans le stockage, le tri, l’emballage, l’énergie, la qualité sanitaire et la logistique.

Une première piste avait été avancée en décembre 2024. Le Programme d’appui au développement des filières agricoles recherchait alors 14 milliards de francs CFA auprès d’investisseurs privés pour financer une unité agro-industrielle dédiée à la transformation de la mangue dans le nord du pays. À cette période, les autorités estimaient que moins de 2 % de la récolte ivoirienne était transformée localement.

Le défi consiste maintenant à passer des annonces aux capacités concrètes. Une unité industrielle ne suffira pas si les petits producteurs ne peuvent pas fournir des volumes réguliers, si les routes ralentissent la collecte ou si les normes de qualité restent difficiles à respecter. La coordination entre les organisations de producteurs, les entreprises et les pouvoirs publics sera déterminante.

Un enjeu national, mais aussi régional

La réforme s’inscrit dans la trajectoire de structuration des filières agricoles ivoiriennes. Elle prolonge les politiques engagées dans le coton, l’anacarde et le karité, tout en répondant à une problématique propre à la mangue : une récolte saisonnière, périssable et fortement exposée aux exigences des marchés internationaux.

À l’échelle de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, la question dépasse la seule Côte d’Ivoire. Les bassins de production, les routes commerciales et les marchés de consommation relient plusieurs pays ouest-africains. Une meilleure conservation peut donc soutenir les échanges régionaux, et pas uniquement les exportations vers l’Europe ou le Moyen-Orient.

Pour les producteurs ivoiriens, le premier indicateur sera concret : le nouveau cadre permettra-t-il de réduire les pertes et d’améliorer la prévisibilité des revenus ? Pour les entreprises, il faudra mesurer l’accès au financement et la disponibilité des infrastructures. Pour les consommateurs, l’enjeu sera aussi de rendre davantage de produits transformés localement accessibles sur les marchés d’Abidjan, de Bouaké et des villes du nord.

La prochaine étape sera donc la mise en œuvre pratique de l’ordonnance. Il faudra préciser les responsabilités du CCAK, le rôle de l’interprofession, les mécanismes de suivi et le financement des actions sanitaires et industrielles. La mangue ivoirienne dispose déjà d’un marché et d’un savoir-faire exportateur. Son véritable tournant dépendra désormais de sa capacité à retenir davantage de valeur en Côte d’Ivoire.