À Abidjan, la question n’est plus seulement de savoir si l’intelligence artificielle entrera dans les salles de classe. Elle est déjà posée à ceux qui forment les techniciens, les ouvriers qualifiés et les futurs cadres de l’économie ivoirienne : comment utiliser ces outils sans perdre de vue la qualité des apprentissages, l’éthique et les réalités du terrain ?
Former d’abord ceux qui transmettent les compétences
La Côte d’Ivoire a lancé, le 17 septembre 2026 à Abidjan, un programme destiné à renforcer les capacités de 3 000 enseignants, encadreurs pédagogiques et responsables d’établissements de l’enseignement technique et de la formation professionnelle. Le dispositif bénéficie de l’accompagnement technique de l’UNESCO, l’organisation des Nations unies chargée notamment de l’éducation, de la science et de la culture.
La première étape concernera 1 000 enseignants de la zone d’Abidjan. Elle doit se dérouler du 1er octobre au 30 décembre 2026, avec une combinaison de cours à distance et de séances en présentiel. Près de 2 000 personnes étaient déjà inscrites au moment du lancement, selon les autorités ivoiriennes.
Le contenu ne se limite pas à une initiation générale aux outils numériques. Il comprend les fondamentaux de l’intelligence artificielle, ses usages en pédagogie, la conception de formations, l’évaluation des apprenants, les disciplines techniques et les travaux pratiques. L’éthique, la protection des données et la sécurité figurent également au programme.
Le ministre délégué chargé de l’Enseignement technique, Jean-Louis Moulot, présente cette première phase comme une expérimentation. Elle doit permettre de mesurer les résultats, d’ajuster la méthode et de préparer une éventuelle extension du dispositif à plus grande échelle. Le gouvernement ivoirien détaille le lancement de la formation.
Une réforme liée aux besoins de l’économie ivoirienne
Cette initiative intervient dans une période de réorganisation de l’enseignement technique ivoirien. Le gouvernement veut augmenter la part des apprenants de cette filière, estimée à environ 6 % aujourd’hui, à 10 % en 2030 puis à 15 % en 2035. Le plan prévoit aussi la construction de 100 nouveaux établissements et la réhabilitation de 55 structures existantes.
Ces objectifs s’inscrivent dans le Plan national de développement 2026-2030. Pour la Côte d’Ivoire, l’enjeu consiste à mieux répondre aux besoins de secteurs comme l’industrie, l’agro-industrie, les mines, l’énergie, le numérique, l’hôtellerie et la maintenance. L’enseignement technique doit ainsi cesser d’être perçu comme une voie secondaire. Il devient un instrument de politique industrielle et d’insertion professionnelle.
La réforme ne repose toutefois pas uniquement sur les équipements ou sur l’ouverture de nouveaux établissements. Elle suppose aussi de revoir les programmes, les méthodes d’évaluation et les relations entre les écoles et les entreprises. En avril 2026, l’État ivoirien et plusieurs entreprises ont signé un pacte consacré à l’adéquation entre la formation et l’emploi. Le principe est de faire participer davantage le secteur privé à la définition des compétences, à l’accueil des stagiaires, à l’alternance et à l’insertion des diplômés. L’Agence Ivoirienne de Presse revient sur ce pacte entre l’État et les entreprises.
L’IA comme outil, pas comme solution automatique
Dans une salle de classe, l’intelligence artificielle peut aider un enseignant à préparer un cours, à produire des exercices adaptés à plusieurs niveaux ou à repérer certaines difficultés. Elle peut aussi soutenir la simulation de procédures techniques et accélérer la création de supports pédagogiques.
Mais ces usages ne remplacent ni l’expertise du formateur ni la pratique en atelier. Dans l’enseignement professionnel, une compétence se vérifie aussi par un geste, une mesure, une intervention sur une machine ou la capacité à respecter une consigne de sécurité. Un outil numérique peut accompagner cet apprentissage. Il ne peut pas se substituer à l’encadrement humain.
La formation des enseignants devra donc répondre à des questions très concrètes. Quels outils sont accessibles dans les établissements situés hors d’Abidjan ? Les enseignants disposent-ils d’une connexion stable et d’équipements suffisants ? Comment vérifier les réponses produites par une application ? Comment éviter que les apprenants ne délèguent entièrement leur travail à un logiciel ? La protection des données personnelles devra aussi rester une priorité.
La réponse à ces questions déterminera la portée réelle du programme. Une formation ponctuelle ne suffira pas si elle n’est pas accompagnée d’un suivi, de ressources adaptées aux disciplines techniques et d’un échange régulier entre enseignants. Elle devra également tenir compte des écarts entre les établissements urbains, mieux connectés, et ceux des autres régions de Côte d’Ivoire.
Des données pour rapprocher l’école du marché du travail
L’expérimentation sur l’intelligence artificielle s’ajoute à d’autres outils de pilotage. Le 23 juin 2026, la Côte d’Ivoire a lancé son Système d’information sur le marché du travail, ou SIMT. Cette plateforme rassemble des données sur l’emploi, les qualifications et les compétences afin de réduire l’écart entre les formations proposées et les besoins des entreprises.
Le SIMT peut aider à identifier les métiers qui recrutent, les compétences qui manquent et les filières qui doivent évoluer. Il donne ainsi une base plus précise à la révision des programmes. La Primature ivoirienne présente les objectifs du système d’information.
Pour les jeunes, l’impact attendu est direct. Une formation mieux alignée sur les besoins des entreprises peut faciliter l’accès au premier emploi. Toutefois, les bénéfices ne seront pas identiques pour tous. Les diplômés des grands centres urbains pourraient profiter plus vite des équipements et des partenariats. Les apprenants des villes secondaires et des zones rurales auront besoin d’investissements comparables pour ne pas rester à distance de cette transformation.
Un enjeu qui dépasse les frontières ivoiriennes
La démarche ivoirienne s’inscrit dans une réflexion plus large en Afrique de l’Ouest. Dans les pays membres de la CEDEAO, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, les systèmes de formation doivent accompagner des économies confrontées à la transition numérique, à la transformation industrielle et à la croissance rapide de la population active.
La question ne consiste donc pas uniquement à introduire l’intelligence artificielle dans les programmes. Elle porte aussi sur la capacité des États à former des enseignants, à produire des contenus adaptés aux contextes locaux et à créer des passerelles entre les établissements et les secteurs productifs. L’expérience ivoirienne sera observée à cette échelle.
La prochaine étape sera décisive. Elle permettra de voir si la formation des 1 000 enseignants d’Abidjan améliore réellement les pratiques en classe et en atelier. Il faudra ensuite mesurer les effets sur les apprenants, l’accès aux équipements et l’insertion professionnelle. C’est à ces conditions que l’intelligence artificielle pourra devenir un levier durable pour l’enseignement technique en Côte d’Ivoire, plutôt qu’un simple effet d’annonce.