À Bangui, le cancer du sein ne se joue pas seulement dans les salles de consultation. Il se joue aussi dans les marchés, les écoles, les entreprises et les familles, là où la maladie reste souvent mal comprise. En République centrafricaine, des associations et des professionnels de santé cherchent désormais à faire du dépistage une habitude plutôt qu’un recours tardif.

À Bangui, l’information devient un premier outil de santé

Le sujet revient chaque année avec Octobre Rose, la campagne internationale consacrée à la prévention et à la prise en charge du cancer du sein. En Centrafrique, cette mobilisation prend une dimension particulière : les données nationales restent limitées et de nombreux patients arrivent encore à l’hôpital lorsque la maladie est déjà avancée.

L’Institut Pasteur de Bangui mène des actions de sensibilisation et de dépistage avec des partenaires locaux. En 2023, une campagne gratuite avait notamment été organisée dans plusieurs structures de santé de Bangui et de Bimbo, avec l’appui d’acteurs associatifs et professionnels. Radio Ndeke Luka avait alors documenté cette initiative.

Depuis, les actions se poursuivent. En octobre 2023, l’Institut Pasteur de Bangui a annoncé une nouvelle campagne consacrée au cancer du sein et au cancer du col de l’utérus. L’établissement indiquait avoir renforcé ses capacités de diagnostic après une précédente opération menée à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes. Le média centrafricain Corbeau News Centrafrique en avait rendu compte.

Le témoignage des survivantes pour rompre le silence

Dans cette mobilisation, la parole des personnes directement concernées occupe une place centrale. Mylène Limbio, ancienne patiente, a créé l’association Ô Fil des Femmes en 2022, après avoir subi une ablation du sein. Son parcours lui sert aujourd’hui à encourager les femmes centrafricaines à consulter plus tôt.

Son association intervient dans les espaces où l’information circule le plus facilement : marchés, établissements scolaires, entreprises et communautés professionnelles. L’objectif est également d’élargir le public aux hommes. Car le cancer du sein n’est pas exclusivement féminin, même s’il concerne très majoritairement les femmes.

En 2023, Ô Fil des Femmes, la Société centrafricaine des gynécologues-obstétriciens et l’Association des sages-femmes et accoucheurs de Centrafrique avaient organisé une campagne à Bangui et dans les communes voisines. Des lieux de dépistage avaient été identifiés dans plusieurs hôpitaux de la capitale et à Bimbo. Oubangui Médias avait détaillé le dispositif et les structures concernées.

Cette approche permet aussi de réduire une confusion fréquente : le dépistage ne signifie pas qu’une personne est déjà malade. Il s’agit d’identifier une anomalie le plus tôt possible, puis de l’orienter vers un professionnel capable de confirmer ou d’écarter le diagnostic.

Des diagnostics souvent tardifs, des capacités encore limitées

Le retard de consultation constitue l’un des principaux obstacles. Selon des informations relayées par des professionnels du service de cancérologie de l’hôpital général de Bangui, environ 70 % des patients seraient pris en charge à un stade avancé. Ce chiffre doit toutefois être lu avec prudence, car la République centrafricaine ne dispose pas encore d’un registre national complet permettant de suivre tous les cas.

Une vérification réalisée par Centrafrique Check souligne justement cette faiblesse statistique. Le média cite des spécialistes de Bangui et rapporte l’existence d’un nombre très limité d’oncologues au regard de la population du pays. L’absence de données consolidées complique la planification des équipements, des traitements et des campagnes ciblées.

Les estimations internationales donnent néanmoins un ordre de grandeur. La fiche 2022 de l’Observatoire mondial du cancer, rattaché au Centre international de recherche sur le cancer, classe le cancer du sein parmi les principales causes de nouveaux cas de cancer en République centrafricaine. Ces chiffres sont des estimations et non un recensement exhaustif des patients suivis dans le pays. La fiche consacrée à la République centrafricaine peut être consultée ici.

Le défi ne se limite pas à la capitale. À Bangui, les patientes disposent de davantage de structures, de spécialistes et de campagnes ponctuelles. Dans les villes secondaires et les zones rurales, le trajet vers un centre équipé peut retarder la consultation. Le coût du transport, des examens et des traitements pèse aussi sur les ménages, en particulier lorsque les revenus proviennent principalement de l’économie informelle.

Un enjeu national dans un système de santé régionalisé

La République centrafricaine appartient à la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale, la CEMAC, qui regroupe six pays d’Afrique centrale autour de politiques économiques et monétaires communes. Pourtant, la prise en charge du cancer reste largement dépendante des capacités nationales, des partenariats médicaux et des initiatives locales.

Dans ce contexte, l’Institut Pasteur de Bangui joue un rôle important pour le diagnostic et la sensibilisation. Mais les campagnes ponctuelles ne peuvent pas remplacer une stratégie durable. Celle-ci suppose des personnels formés, des examens accessibles, un parcours de soins clair et un accompagnement des patients après l’annonce du diagnostic.

Les initiatives récentes montrent toutefois que des réseaux se construisent. En 2025, l’Organisation mondiale de la santé a rapporté des activités de sensibilisation menées à Bangui et à Bangassou, avec la participation de l’Institut Pasteur de Bangui. Près de 500 jeunes filles, étudiantes et femmes avaient pris part à des échanges sur les signes précoces et la prévention. Le bulletin de l’OMS en République centrafricaine en rend compte.

Le prochain défi : passer de la campagne au suivi

La sensibilisation peut faire évoluer les comportements, mais elle doit déboucher sur une prise en charge réelle. Une personne qui découvre une masse ou une modification inhabituelle du sein doit pouvoir obtenir rapidement un examen, une confirmation médicale et, si nécessaire, un traitement.

Le défi concerne aussi les hommes. Leur faible représentation dans les campagnes peut renforcer l’idée erronée que le cancer du sein serait une maladie exclusivement féminine. Les témoignages de patients masculins contribuent donc à élargir le message et à réduire la honte qui retarde parfois la consultation.

Pour la Centrafrique, l’enjeu dépasse ainsi le seul mois d’octobre. Il touche la prévention, la formation médicale, l’accès aux soins et la collecte des données. À Bangui comme dans l’arrière-pays, la prochaine étape sera de transformer les opérations de sensibilisation en parcours réguliers, mesurables et accessibles. C’est à cette condition que le dépistage précoce pourra devenir un véritable outil de santé publique, et non un rendez-vous annuel.