À Mekele, le contrôle de l’aéroport Alula Aba Nega est devenu un indicateur clé de l’évolution du conflit au Tigré. Située à une dizaine de kilomètres du centre-ville, cette infrastructure relie la capitale régionale au reste de l’Éthiopie. Elle sert aussi de point d’appui logistique dans une zone où les communications et les déplacements restent fortement perturbés.
Le 2 octobre 2026, les Forces de paix du Tigré (TPF), un groupe armé tigréen favorable au gouvernement fédéral, ont affirmé avoir repris l’aéroport. Leur annonce, diffusée sur le réseau social X, n’a pas été accompagnée d’un bilan indépendant des combats ni d’une confirmation immédiate par les autorités fédérales ou régionales.
Une infrastructure au cœur de la bataille pour Mekele
Dans leur message, les TPF déclarent avoir pris « le contrôle total de l’aéroport Alula Aba Nega ». Des images publiées par le groupe montrent des combattants à bord d’un camion en direction de Mekele. Les TPF ont ensuite affirmé qu’ils poursuivaient leur progression vers la ville.
Cette version intervient après des informations contradictoires sur le contrôle de l’aéroport. Le 23 septembre, des forces loyales au Front de libération du peuple du Tigré, le TPLF, avaient déjà annoncé leur prise de plusieurs installations aéroportuaires de la région. La compagnie Ethiopian Airlines avait alors suspendu ses vols vers Mekele, Axoum et Shire.
Une dépêche de l’Associated Press avait rapporté que des combattants liés au TPLF occupaient l’aéroport de Mekele, jusque-là placé sous contrôle fédéral. Une dépêche de l’Agence France-Presse relayée par NAMPA a ensuite rapporté la revendication des TPF le 2 octobre. La succession de ces annonces illustre la difficulté à vérifier, en temps réel, les changements de position dans le nord de l’Éthiopie.
L’aéroport représente toutefois un objectif stratégique évident. Il peut faciliter l’acheminement de personnels, de matériel et d’aide humanitaire. Son contrôle permet aussi de limiter les mouvements adverses et de peser sur les liaisons entre Mekele, Addis-Abeba et les autres villes du Tigré.
Le Tigré replonge dans une confrontation ouverte
La reprise annoncée de l’aéroport intervient après plusieurs jours d’affrontements dans le sud du Tigré. Les TPF disent notamment avoir repris des localités comme Alamata, située à environ 200 kilomètres de Mekele. Ces affirmations doivent, elles aussi, être distinguées des faits confirmés par des observateurs indépendants.
Le TPLF reste le principal adversaire politique et militaire du gouvernement fédéral dans la région. Ce mouvement a dirigé l’ancien Front démocratique révolutionnaire du peuple éthiopien, la coalition qui a dominé la politique nationale pendant près de trois décennies avant l’arrivée d’Abiy Ahmed au pouvoir en 2018.
La guerre de 2020 à 2022 avait opposé le gouvernement fédéral et les forces tigréennes. Elle s’était achevée par l’accord de Pretoria, signé en novembre 2022 sous médiation africaine. Le texte avait prévu la cessation des hostilités et un processus de réintégration politique et sécuritaire. Cependant, plusieurs dossiers sont restés sensibles, notamment le statut des territoires contestés, le désarmement et la composition de l’administration régionale.
En septembre 2026, sept mouvements d’opposition ont annoncé la création d’une alliance visant à contester le gouvernement du Premier ministre Abiy Ahmed. Le TPLF figure parmi les principaux acteurs de cette coalition. Cette coordination élargit le risque d’une confrontation sur plusieurs fronts, car d’autres groupes armés sont actifs en Oromia, en Amhara et dans les zones proches du Tigré.
Le message d’Abiy Ahmed et l’incertitude sur la désescalade
Quelques heures avant la revendication des TPF, le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed avait adressé un message indirect aux groupes armés opposés à son gouvernement. Sans citer le TPLF, il a déclaré que la porte resterait ouverte à ceux qui choisiraient la paix.
Cette déclaration combine une ouverture politique et un avertissement. Le gouvernement fédéral cherche à présenter le conflit comme une rébellion contre l’État. Les forces tigréennes, de leur côté, accusent Addis-Abeba d’avoir rompu les engagements issus de l’accord de Pretoria et de mener des opérations contre leur région.
Les accusations se multiplient également entre l’Éthiopie, l’Érythrée et les groupes tigréens. Les autorités éthiopiennes ont récemment accusé Asmara de soutenir des forces hostiles. L’Érythrée rejette ces accusations. Le 1er octobre, Addis-Abeba a ordonné à dix diplomates érythréens de quitter le pays et annoncé la fermeture de son ambassade à Asmara, provoquant une nouvelle rupture entre les deux voisins.
Cette dimension régionale complique toute médiation. L’Érythrée avait soutenu les forces fédérales durant la guerre de 2020-2022. Elle partage une frontière avec le Tigré et reste directement concernée par toute évolution militaire autour de Mekele. Le Soudan, lui aussi, peut être affecté par une extension des combats vers les zones frontalières.
Des conséquences immédiates pour les habitants
Pour les habitants de Mekele, la bataille autour de l’aéroport dépasse la seule question militaire. La suspension des vols réduit l’accès aux soins, aux services administratifs et aux échanges commerciaux avec Addis-Abeba. Les organisations humanitaires peuvent également rencontrer davantage de difficultés pour déplacer leurs équipes et leurs stocks.
Les effets ne sont pas identiques selon les territoires. Dans la capitale régionale, les restrictions touchent les transports, les banques et les approvisionnements. Dans les zones rurales du sud du Tigré, les combats peuvent interrompre les marchés, les récoltes et l’accès aux services essentiels. Les travailleurs de l’économie informelle sont particulièrement exposés, car leurs revenus dépendent de déplacements quotidiens et de circuits locaux fragiles.
Les familles déplacées depuis la guerre précédente restent également vulnérables. Toute nouvelle offensive peut provoquer des départs supplémentaires, alors que les capacités d’accueil et l’accès humanitaire demeurent limités dans plusieurs secteurs du Tigré.
Une alerte pour la Corne de l’Afrique
La situation du Tigré met à l’épreuve l’accord de Pretoria et les mécanismes africains de prévention des conflits. L’Union africaine, dont le siège se trouve à Addis-Abeba, avait joué un rôle central dans les négociations de 2022. Elle est désormais confrontée au risque de voir le conflit reprendre dans un pays qui reste l’un des principaux pôles politiques et économiques de la Corne de l’Afrique.
L’Autorité intergouvernementale pour le développement, l’IGAD, organisation régionale de l’Afrique de l’Est, est également concernée. Une dégradation durable au Tigré pourrait affecter les corridors commerciaux, les relations entre l’Éthiopie et l’Érythrée et la sécurité des zones frontalières avec le Soudan.
La priorité immédiate sera de vérifier qui contrôle réellement l’aéroport Alula Aba Nega et les accès à Mekele. Il faudra ensuite surveiller la reprise éventuelle des vols, les mouvements de population et les ouvertures de dialogue. Tant que les annonces militaires ne seront pas confirmées par des sources indépendantes, aucune des parties ne pourra être considérée comme maîtresse durable de la capitale du Tigré.