À Lilongwe, une procédure anticorruption place désormais l’ancien plus haut responsable militaire du Malawi au cœur d’une enquête aux ramifications régionales. Le général à la retraite Paul Valentino Phiri est soupçonné d’avoir utilisé ses fonctions pour faciliter le déplacement d’armes qui auraient ensuite rejoint le conflit au Soudan.

L’affaire ne porte donc pas seulement sur un ancien chef de l’armée. Elle interroge aussi les contrôles exercés sur les cargaisons militaires, les autorisations accordées dans les aéroports et la capacité des institutions malawites à suivre des opérations impliquant plusieurs pays africains.

Une arrestation liée à des faits présumés de 2025

Le Bureau anti-corruption du Malawi, l’ACB, a annoncé le jeudi 1er octobre 2026 l’arrestation de Paul Valentino Phiri. L’ancien commandant de la Malawi Defence Force, la force de défense nationale, a été interrogé dans les locaux de l’agence à Lilongwe.

Selon l’ACB, cinq chefs d’accusation concernent des faits qui se seraient déroulés en juin et juillet 2025. Ils portent notamment sur des abus de fonction et sur des opérations liées à des biens qualifiés de « terroristes ». Le Bureau n’a pas publié, dans son premier communiqué, le détail complet de chaque chef d’accusation.

Les informations disponibles évoquent également de possibles manquements aux procédures d’achat et d’autorisation. Ces éléments devront toutefois être précisés devant la justice. À ce stade, Paul Valentino Phiri reste présumé innocent.

Le général avait dirigé la Malawi Defence Force de juillet 2023 à octobre 2025. Il avait été nommé par l’ancien président Lazarus Chakwera, avant d’être remplacé par le général George Alexander Jaffu Junior après l’arrivée d’une nouvelle administration.

Le calendrier judiciaire restait encore incertain au vendredi 2 octobre. Une audience consacrée à sa présentation devant le tribunal de Lilongwe et à une éventuelle demande de caution avait été reportée. Les premières informations faisant état d’une libération contre paiement n’étaient pas confirmées par les comptes rendus de médias malawites consultés.

Le rôle présumé de Lilongwe dans le trajet des armes

L’enquête s’appuie sur une hypothèse précise : une cargaison aurait été présentée comme destinée à l’armée malawite, alors que sa destination finale aurait été liée à des acteurs armés engagés dans la guerre au Soudan.

D’après les éléments rapportés par la Platform for Investigative Journalism du Malawi, des documents auraient désigné la Malawi Defence Force comme utilisateur final du matériel. Une telle mention permet, en principe, de justifier l’importation d’équipements militaires et leur passage par les circuits officiels.

La même enquête affirme qu’un avion cargo aurait atterri à l’aéroport international Kamuzu, près de Lilongwe. Les armes auraient été temporairement déchargées, puis transférées ou rechargées avant de poursuivre leur route. Des sources citées par le média évoquent un itinéraire passant par le Tchad avant une arrivée au Soudan.

Ces informations restent au stade des allégations. L’ACB a confirmé l’existence de poursuites pour trafic illégal d’armes, mais n’a pas rendu publics tous les documents concernant la cargaison, son volume, son fournisseur ou son destinataire final.

Le point le plus sensible concerne l’identité des forces soudanaises qui auraient pu recevoir le matériel. Les premières accusations parlent de « rebelles au Soudan », sans désigner officiellement un groupe précis. Dans le conflit soudanais, l’armée régulière affronte depuis avril 2023 les Forces de soutien rapide, les FSR, une puissante force paramilitaire. D’autres groupes armés opèrent également dans plusieurs régions du pays.

Une enquête qui dépasse les frontières malawites

Le trajet présumé donne à l’affaire une dimension régionale. Le Malawi n’a pas de frontière avec le Soudan. Toute opération de ce type aurait donc nécessité des relais logistiques, des autorisations aériennes et des mouvements de marchandises à travers plusieurs territoires.

Le passage évoqué par le Tchad est particulièrement important. Ce pays partage une longue frontière avec le Soudan et subit directement les conséquences de la guerre, notamment l’arrivée de populations déplacées. Selon les Nations unies, plus de 1,3 million de personnes ayant fui le conflit étaient arrivées au Tchad et au Soudan du Sud en 2026.

Dans ce contexte, la circulation d’armes ne constitue pas un simple problème douanier. Elle peut renforcer les capacités militaires des belligérants, prolonger les combats et compliquer l’acheminement de l’aide. L’ONU estime que près de 34 millions de personnes au Soudan ont besoin d’une assistance humanitaire, alors que le conflit est entré dans sa quatrième année.

Pour le Malawi, l’enjeu est aussi institutionnel. Le pays cherche depuis plusieurs années à renforcer ses mécanismes de lutte contre la corruption après plusieurs scandales ayant fragilisé la confiance dans la gestion publique. Une affaire impliquant l’ancien chef de la défense met directement à l’épreuve l’indépendance de l’ACB, la transparence de la justice et la capacité du pouvoir civil à contrôler l’appareil militaire.

Le regard de la SADC et les prochaines étapes

Le Malawi appartient à la Communauté de développement de l’Afrique australe, la SADC, qui regroupe 16 États et travaille sur l’intégration économique, la paix et la sécurité régionales. Le cadre régional de la SADC ne transforme pas automatiquement l’affaire en dossier communautaire. Toutefois, une enquête sur le transit d’armes entre l’Afrique australe, l’Afrique centrale et le Soudan pourrait nécessiter une coopération entre services de sécurité, autorités judiciaires et administrations aéroportuaires.

Les prochaines étapes seront donc déterminantes. La justice devra préciser la nature exacte des cinq charges, établir le rôle attribué à Paul Valentino Phiri et déterminer si d’autres responsables civils ou militaires sont concernés.

Il faudra également vérifier l’existence de la cargaison, son origine, les documents qui l’accompagnaient et le parcours qu’elle aurait suivi. Ces vérifications permettront de distinguer les faits établis des renseignements encore non confirmés.

Au-delà du Malawi, cette procédure rappelle une réalité souvent sous-estimée : les réseaux d’armes liés aux conflits africains peuvent utiliser des pays éloignés du front, des infrastructures civiles et des documents administratifs réguliers. La réponse ne dépendra donc pas seulement du procès à Lilongwe. Elle reposera aussi sur la coopération régionale et sur la traçabilité des équipements militaires à l’échelle du continent.