Des maisons noircies, des familles à reconstruire
À Bordj Tahar, dans la wilaya de Jijel, l’urgence n’est plus seulement de combattre le feu. Il faut désormais reprendre pied dans un village où les flammes ont laissé des murs fendus, des toitures effondrées et des familles qui fouillent les décombres pour sauver ce qui peut encore l’être. Dans cette partie du nord-est algérien, l’incendie n’a pas seulement brûlé des arbres : il a aussi touché le foyer, le bétail, les réseaux d’eau et, parfois, la seule maison d’une famille.
La séquence s’inscrit dans une zone souvent exposée aux feux d’été, surtout dans les wilayas de Jijel, Béjaïa et Tizi Ouzou. L’Algérie affronte régulièrement ce type d’épisodes sur son littoral nord et dans les massifs boisés de Kabylie et de l’Est, où la chaleur, le vent et la sécheresse accélèrent la propagation des flammes. Cette année, l’Office national de la météorologie a encore signalé une vague de chaleur avec des températures pouvant monter jusqu’à 49 °C dans plusieurs wilayas, un contexte qui alourdit la charge sur la Protection civile et les autorités locales.
Un bilan lourd, des services publics sous tension
Le bilan communiqué mercredi par les autorités fait état d’au moins 12 morts et de 54 blessés, dont six cas graves brûlures, dans les wilayas de Jijel, Béjaïa et Tizi Ouzou. Selon les éléments repris par plusieurs médias et par l’agence publique APS, cinq décès ont été enregistrés à Jijel, quatre à Béjaïa et trois à Tizi Ouzou. Le ministre de l’Intérieur, Saïd Sayoud, a également indiqué que les blessés étaient pris en charge à l’hôpital de Souk El Tenine, à Béjaïa, où il s’est rendu avec le ministre de la Santé, Mohamed Seddik Ait Messaoudene.
Sur le terrain, la Protection civile a poursuivi ses opérations dans plusieurs zones, avec des chiffres qui ont évolué au fil de la journée. À 20 heures mercredi, elle faisait état de 69 feux encore actifs. Le lendemain matin, l’APS a indiqué que 110 incendies avaient été éteints sur 174 recensés au cours des dernières 24 heures. Dans le même temps, trois axes routiers majeurs de l’est du pays ont été fermés par la Gendarmerie nationale, signe que la circulation, les secours et l’approvisionnement local ont dû s’adapter à un front de feu encore mouvant.
Dans les localités touchées, la crise se mesure aussi à l’échelle la plus simple : l’électricité, le téléphone, Internet, l’accès à l’extérieur. Des habitants ont raconté avoir dormi dehors, coupés des réseaux, tandis que des équipes de la société nationale d’électricité tentaient de remettre en état les lignes endommagées. Ce type de coupure pèse d’abord sur les familles, mais aussi sur les commerçants, les petits agriculteurs et les éleveurs, qui perdent une journée de vente, une récolte, un stock de nourriture ou un cheptel. Les témoignages recueillis sur place font aussi apparaître une autre réalité souvent sous-estimée : lorsque les incendies frappent un village, ils détruisent autant la vie domestique que les moyens de subsistance.
Ce que cet épisode dit de la saison des feux en Afrique du Nord
Le drame de Jijel rappelle que les incendies ne sont plus seulement une affaire de forêt. Ils deviennent un problème de sécurité civile, d’aménagement du territoire et d’adaptation climatique. L’Algérie fait face à des saisons de feux plus agressives, dans un Maghreb où les épisodes de chaleur extrême et les périodes de sécheresse se prolongent. Le dernier bilan de l’Organisation météorologique mondiale souligne que l’Afrique a connu un mois de juillet particulièrement chaud à l’échelle récente, tandis que les conditions de chaleur et de sécheresse alimentent la multiplication des incendies dans plusieurs régions du globe.
Le pays n’en est pas à sa première alerte. En juillet 2023, les incendies avaient déjà fait plus de 30 morts dans la région de Béjaïa, avant d’autres vagues de feux meurtriers dans l’Est algérien. Cette mémoire récente pèse sur les autorités, qui multiplient désormais les déplacements ministériels, les évaluations sur site et les annonces de rétablissement des services de base. Mais au-delà de la réponse immédiate, l’enjeu est structurel : renforcer la prévention, mieux surveiller les massifs, protéger les villages exposés et articuler la lutte contre les feux avec la gestion de l’eau, des routes et des réseaux électriques.
À l’échelle continentale, l’épisode dépasse largement la seule Algérie. Il rejoint une question plus large qui traverse l’Afrique du Nord, le Sahel et la façade méditerranéenne : comment protéger des territoires où la chaleur s’intensifie, où les sols se fragilisent et où les habitations se rapprochent parfois des zones boisées ? Pour les pays du Maghreb, la leçon est claire : la gestion des feux de forêt doit désormais être pensée comme une politique publique de première importance, au même titre que l’eau, la santé ou les transports. Le prochain test sera celui de la rapidité de reconstruction et de la capacité à éviter qu’une saison de plus ne se transforme, à nouveau, en bilan humain.