Une richesse côtière encore trop peu transformée en emplois

Dans beaucoup de pays africains, la mer nourrit déjà des familles, fait vivre des ports et soutient des activités de transport, de pêche, d’aquaculture ou de tourisme. Pourtant, cette économie reste souvent fragmentée, peu financée et dominée par l’informel. C’est précisément ce décalage entre potentiel et débouchés que les institutions africaines veulent désormais corriger.

Le sujet dépasse les seuls États côtiers. Il concerne aussi les pays riverains de grands lacs, les bassins transfrontaliers et les corridors logistiques qui relient l’intérieur du continent aux ports atlantiques, indiens ou méditerranéens. L’enjeu est simple : transformer un atout géographique en emplois durables, surtout pour les jeunes et les femmes, au lieu de laisser cette valeur filer vers les importations, les chaînes de sous-traitance étrangères ou les activités à faible valeur ajoutée.

Ce virage s’inscrit dans un cadre continental déjà posé par l’Union africaine, avec l’Agenda 2063 et la stratégie africaine pour l’économie bleue. Le défi n’est donc plus la définition du concept, mais son passage à l’échelle. À Luanda, ce passage a pris une forme plus concrète avec un nouveau programme centré sur les compétences, l’entrepreneuriat et l’accès au marché.

Luanda, point d’appui d’un basculement vers l’action

Du 22 au 25 juillet 2026, Luanda a accueilli la troisième Semaine africaine de l’économie bleue. L’événement a réuni des responsables publics, des partenaires techniques, des chercheurs, des investisseurs et des entrepreneurs venus de plusieurs pays du continent. Il a surtout servi de cadre au lancement de l’Africa Blue Economy Accelerator Programme for Youth and Women, porté par la Commission de l’Union africaine et le Programme des Nations unies pour le développement.

Le programme est annoncé avec un budget de 28,4 millions de dollars, pour la période 2027-2031. Son objectif affiché est d’aider les jeunes et les femmes à entrer dans des segments plus rentables de l’économie bleue. Le dispositif cible six sous-secteurs : la pêche, l’aquaculture, le tourisme côtier, le transport maritime, la biotechnologie marine et l’économie circulaire. Il s’appuie aussi sur un réseau de 40 organisations d’appui aux entreprises réparties dans 30 pays africains.

La méthode retenue repose sur trois piliers. Le premier doit renforcer la capacité des entreprises, leur compétitivité et leur résistance aux chocs. Le deuxième doit améliorer l’accès aux marchés, au financement et aux opportunités de croissance. Le troisième doit consolider l’environnement réglementaire et les structures d’accompagnement. Le programme intègre en plus deux dimensions désormais incontournables : la transformation numérique et la résilience climatique.

L’architecture opérationnelle est déjà balisée. D’ici 2031, l’initiative veut accompagner 3 000 entreprises et créer 12 000 emplois durables. Une phase pilote doit démarrer en 2027 dans six pays, avec 300 entreprises soutenues et 1 500 emplois visés. Les promoteurs du programme évoquent aussi la mobilisation de 30 à 50 millions de dollars d’investissements privés. Autrement dit, l’objectif n’est pas seulement social. Il est aussi financier et industriel.

Pourquoi cette initiative arrive au moment où les marges se resserrent

Le calendrier n’a rien d’anodin. L’Afrique fait face à une pression démographique et sociale massive. Une étude de Brookings publiée en janvier 2026 rappelle qu’environ 12 millions de jeunes arrivent chaque année sur le marché du travail africain, alors qu’environ 3 millions d’emplois formels sont créés sur la même période. L’écart est immense. Il explique pourquoi les politiques d’emploi ne peuvent plus se limiter aux services, à l’administration ou aux grands projets urbains.

L’Organisation internationale du travail ajoute un autre élément décisif : en Afrique subsaharienne, plus de 85 % des emplois relèvent de l’informel. Cela signifie que la majorité des travailleurs n’ont ni protection sociale complète, ni stabilité des revenus, ni accès fluide au crédit. Dans ce contexte, un programme comme celui lancé à Luanda ne peut pas être lu comme une simple annonce sectorielle. C’est une tentative de formaliser une partie des activités bleues et de faire émerger des entreprises capables de grandir.

Le potentiel existe pourtant. Les estimations reprises par les institutions africaines situent déjà l’économie bleue à près de 49 millions d’emplois et à environ 296 à 300 milliards de dollars de production économique. Le continent dispose en outre d’un espace maritime de plus de 13 millions de kilomètres carrés, avec 38 des 55 États membres de l’Union africaine en situation côtière ou insulaire. Sur le plan alimentaire, plus de 200 millions d’Africains dépendent du poisson pour leur sécurité nutritionnelle. Mais le continent produit encore moins de 3 % du poisson mondial. Ce décalage dit tout : l’abondance des ressources ne suffit pas sans transformation locale, logistique et industrielle.

Le vrai nœud du problème est donc le passage de la ressource brute à la valeur ajoutée. Dans beaucoup de pays, les jeunes entrent dans la pêche ou les services portuaires par nécessité, sans formation technique suffisante. Les femmes, elles, restent souvent concentrées dans la transformation, la vente ou les activités les moins rémunératrices. Le nouveau programme tente de corriger cette répartition. Il mise sur l’entrepreneuriat, l’accès au financement, la montée en compétence numérique et l’intégration dans des chaînes de valeur mieux organisées.

Ce que ce pari change à l’échelle du continent

L’intérêt de cette initiative dépasse le seul secteur maritime. Elle touche plusieurs dossiers stratégiques de l’intégration africaine. D’abord, le commerce intra-africain : sans ports efficaces, sans logistique côtière et sans transport maritime plus compétitif, les ambitions de la ZLECAf restent plus lentes à matérialiser. Ensuite, la sécurité alimentaire : l’aquaculture, la pêche durable et la chaîne du froid peuvent réduire certaines dépendances aux importations. Enfin, la résilience climatique : les zones littorales sont en première ligne face à l’érosion, à la montée des eaux et aux chocs sur les écosystèmes.

La portée continentale est aussi institutionnelle. Le lancement de Luanda a débouché sur une déclaration politique qui demande une feuille de route de mise en œuvre 2026-2030 et une représentation renforcée des femmes, des jeunes et des communautés locales dans la gouvernance de l’économie bleue. Ce point compte. Il montre que la question n’est plus seulement technique. Elle devient budgétaire, réglementaire et politique.

Pour les États, l’enjeu est de sélectionner les pays pilotes, de sécuriser les financements et d’éviter les promesses sans suite. Pour les entreprises, il s’agit de passer de l’activité de subsistance à l’investissement productif. Pour les régions côtières, enfin, le bénéfice peut être concret : plus d’emplois locaux, plus d’activité portuaire, plus de services de proximité et une meilleure intégration avec les zones de l’intérieur. Si le calendrier est tenu, 2027 marquera le vrai test. C’est à ce moment que l’Afrique saura si son économie bleue peut devenir un moteur d’emploi, ou rester un horizon encore trop théorique.