Quand la chaleur ne ménage même pas les bêtes du désert

Dans la Corne de l’Afrique, le chameau n’est pas un symbole décoratif. C’est un outil de survie, un capital, parfois même une réserve mobile de lait et de revenu. Pourtant, l’animal réputé pour tenir tête à la sécheresse paie lui aussi la montée des températures. La chaleur plus longue, plus intense et plus fréquente transforme un atout pastoral en vulnérabilité.

Ce basculement concerne d’abord l’Éthiopie, la Somalie et le Kenya, mais il dépasse largement leurs frontières. L’Afrique du Nord connaît aussi des vagues de chaleur extrêmes, tandis que les institutions régionales africaines multiplient les avertissements sur l’impact du réchauffement sur l’élevage et la sécurité alimentaire. L’Organisation météorologique mondiale a rappelé en 2026 que l’Afrique se réchauffe rapidement et que l’Afrique du Nord est la sous-région où la hausse est la plus marquée.

Des troupeaux déplacés, des puits sous pression, des familles fragilisées

Dans la région Afar, au nord-est de l’Éthiopie, des éleveurs décrivent des animaux souffrant de brûlures aux pattes, d’yeux irrités et d’épuisement. Un berger de Semera, qui dit posséder environ 500 chameaux, affirme avoir perdu huit chamelons en un mois à cause de la chaleur extrême. Son témoignage illustre une tendance plus large : plusieurs travaux récents montrent que la variabilité climatique dégrade la santé, la reproduction et la productivité des troupeaux de chameaux en Éthiopie.

En Somalie, la crise est encore plus nette. Une étude publiée en 2026 à partir de l’enquête démographique et de santé de 2020 estime que 45,91 % des ménages possédant des chameaux ont subi des pertes liées à la sécheresse, avec un pic à 72,86 % dans la région de Sool. Les auteurs relient ces pertes à la dégradation des pâturages, à la disparition des points d’eau et aux maladies qui suivent les longues périodes de stress thermique.

Le Kenya n’échappe pas à cette pression. À Marsabit, dans le nord-est du pays, un vétérinaire local dit constater davantage de cas d’hyperthermie chez les chameaux et une hausse des décès liée aux fortes chaleurs. Cette zone frontalière vit déjà au rythme d’une sécheresse récurrente, avec des troupeaux qui se déplacent davantage et des services vétérinaires souvent éloignés des zones les plus exposées.

Pourquoi le chameau souffre quand la température dépasse sa zone de confort

Le chameau supporte mieux la chaleur que beaucoup d’autres animaux d’élevage. Il économise l’eau, transpire peu, et peut laisser sa température corporelle fluctuer pour limiter la perte de liquide. Mais cette résistance a une limite. Des spécialistes de la FAO expliquent qu’au-delà d’environ 40 °C, le stress thermique augmente fortement, surtout quand l’ombre manque, que la végétation recule et que l’eau se raréfie.

Le professeur Abdelmadjid Chehma, de l’université de Ghardaïa en Algérie, décrit des effets physiologiques lourds lorsque la chaleur prolongée dépasse 41 à 45 °C. Selon ses travaux, les cellules immunitaires sont endommagées, le métabolisme ralentit et l’animal réduit son alimentation pour limiter sa propre production de chaleur. À la clef, il y a une chute du lait, des troubles de la reproduction, une fatigue durable et, dans certains cas, la mort.

Ces effets sont confirmés par la recherche vétérinaire dans plusieurs pays africains. Des études récentes en Éthiopie montrent aussi une forte présence de maladies comme la mastite, les parasites externes ou la brucellose chez les troupeaux de chameaux, ce qui souligne un point central : la chaleur n’agit presque jamais seule. Elle aggrave des fragilités déjà existantes dans l’accès aux soins, à l’eau et aux pâturages.

Un enjeu pastoral, mais aussi économique et nutritionnel

Dans de nombreuses zones arides, le chameau n’est pas un animal de remplacement. Il est souvent la seule espèce capable de maintenir une activité pastorale quand les bovins déclinent. La FAO et l’AU-IBAR rappellent que l’Afrique abrite plus de 80 % des dromadaires du monde, et que l’Éthiopie, le Kenya, la Somalie et le Soudan sont au cœur de cette filière. Le lait de chamelle pèse sur la nutrition des familles pastorales, tandis que les marchés urbains lui donnent une valeur commerciale croissante.

Quand les troupeaux souffrent, ce ne sont pas seulement les animaux qui vacillent. Les ménages perdent un revenu, une réserve alimentaire et parfois leur capacité à se déplacer. En Somalie, la sécheresse a déjà fait exploser le prix de l’eau dans certaines zones. Oxfam signale des hausses allant jusqu’à 2 000 % dans les secteurs les plus touchés, sur fond de reprise incomplète après la grande sécheresse de 2020 à 2023.

Cette réalité change aussi les itinéraires de l’élevage. En Éthiopie, des chercheurs et des acteurs pastoraux observent des déplacements durables des troupeaux du nord vers le sud, où l’eau et la couverture végétale restent plus accessibles. Ce n’est plus un simple mouvement saisonnier. C’est une adaptation forcée à une géographie climatique qui se durcit.

Ce que dit le cas des chameaux sur le climat africain

Le sujet dépasse la seule faune domestique. Il montre comment le réchauffement reconfigure des économies rurales entières, du Sahel à la Corne de l’Afrique et jusqu’au Maghreb. L’OMM souligne que l’Afrique a connu sa décennie la plus chaude jamais enregistrée et que les vagues de chaleur, les sécheresses et les pertes agricoles se combinent désormais plus souvent. Dans le même temps, la FAO et les institutions africaines plaident pour une meilleure place des camélidés dans les politiques de sécurité alimentaire et d’adaptation.

La portée continentale est claire. Là où le climat rend plus fragile l’élevage des espèces les mieux adaptées à l’aridité, c’est toute la chaîne pastorale qui se tend : mobilité, santé animale, prix de l’eau, qualité du lait, échanges de marché et stabilité des ménages. La prochaine étape à surveiller sera l’écart, de plus en plus visible, entre la valeur stratégique du chameau pour les sociétés africaines et la vitesse à laquelle le climat en réduit la résilience.