À Cape Town, la question n’est plus seulement de savoir où installer les prochaines infrastructures numériques. Elle porte désormais sur les ressources qu’elles mobiliseront, dans une ville qui connaît encore les effets de la crise hydrique de 2018. Le débat sud-africain met en lumière un choix qui concerne plusieurs pays du continent : accueillir l’intelligence artificielle sans transférer ses coûts vers les populations et les services essentiels.

À Cape Town, un permis contesté au nom de la transparence

Le projet concerne deux centres de données hyperscale prévus à King Air Industria, près de l’aéroport international du Cap. Les installations associées à Equinix représenteraient une capacité électrique d’environ 174 mégavoltampères, un niveau comparable à celui d’une grande infrastructure industrielle.

Le 14 juillet 2026, le Municipal Planning Tribunal de la ville a approuvé le changement d’usage du site. Cette décision fait désormais l’objet d’un recours déposé le 6 août par la Housing Assembly, mouvement sud-africain de défense du logement, et Foxglove, une organisation spécialisée dans la responsabilité technologique. Le Legal Resources Centre les accompagne dans cette procédure.

Les requérants ne contestent pas uniquement le principe d’un investissement numérique. Ils estiment que le dossier public ne permettait pas d’évaluer correctement les besoins en eau, la demande électrique, les systèmes de refroidissement, les groupes électrogènes, les émissions et les effets cumulés des deux bâtiments. Le Legal Resources Centre détaille les objections déposées devant le tribunal municipal.

Le recours intervient dans une zone où des habitants rencontrent déjà des difficultés d’accès régulier à l’eau et à l’électricité. Il intervient aussi dans une métropole marquée par l’épisode du « Day Zero », en 2018, lorsque les réserves municipales avaient atteint un niveau critique. La procédure est donc suivie comme un test de la capacité des autorités à arbitrer entre développement économique, justice territoriale et sécurité des ressources.

Une infrastructure numérique qui consomme aussi de l’eau

Les centres de données ne consomment pas de l’eau uniquement sur leur site. Leurs serveurs produisent une forte chaleur. Ils doivent donc être refroidis, directement par des circuits hydrauliques ou indirectement par des systèmes électriques. À cela s’ajoute l’eau mobilisée pour produire l’électricité qui alimente les équipements.

Un rapport de l’Institut pour l’eau, l’environnement et la santé de l’Université des Nations unies souligne que l’essor de l’intelligence artificielle augmente la pression sur l’énergie, l’eau, les sols et les chaînes d’approvisionnement en composants. Les impacts peuvent être mondiaux, mais leurs conséquences se concentrent souvent dans les territoires qui accueillent les infrastructures. L’Université des Nations unies présente les principales conclusions de cette étude.

Cette distinction entre consommation directe et consommation indirecte est essentielle pour les pays africains. Un opérateur peut annoncer un système peu gourmand en eau tout en dépendant d’un réseau électrique alimenté par des centrales qui utilisent elles-mêmes des volumes importants. L’évaluation doit donc porter sur l’ensemble du cycle de fonctionnement, et pas seulement sur la parcelle où sont installés les serveurs.

La transparence devient, dans ce contexte, un enjeu de régulation. Les autorités locales doivent connaître les volumes prévus, les sources d’approvisionnement, les périodes de pointe, les scénarios de sécheresse et les solutions de recyclage. Sans ces données, les habitants et les élus ne peuvent pas comparer les bénéfices annoncés avec les coûts réels.

Les États-Unis et l’Europe montrent les limites d’une régulation tardive

Aux États-Unis, les centres de données se développent rapidement dans des régions déjà confrontées au stress hydrique. Les controverses portent notamment sur l’écart entre les besoins annoncés au moment des autorisations et les prélèvements observés ensuite. Elles concernent aussi la pression exercée sur les réseaux électriques, les tarifs et les autres usagers, dont l’agriculture et les ménages.

Plusieurs opérateurs cherchent désormais à réduire cette dépendance. Le refroidissement liquide, les circuits fermés et l’utilisation d’eaux usées traitées font partie des solutions explorées. Ces technologies peuvent limiter la consommation d’eau potable, mais elles ne suppriment pas la nécessité d’un contrôle public. Leur efficacité dépend du climat, de la conception du site et de la qualité des infrastructures locales.

En Europe, l’Irlande illustre surtout la tension sur l’électricité. Les centres de données représentaient 22 % de la consommation électrique nationale en 2024, selon les statistiques de l’Office central irlandais. Cette concentration a poussé Dublin à renforcer les conditions de raccordement des nouveaux sites dans la région de la capitale.

Les Pays-Bas ont également durci les règles applicables aux centres hyperscale. Dans ces deux pays, le débat ne porte plus uniquement sur l’attractivité numérique. Il concerne la capacité d’un territoire à réserver de l’électricité et de l’eau à une activité industrielle sans fragiliser les autres secteurs.

Le marché africain accélère, mais les contraintes sont différentes

Le continent ne part pas de la même situation que l’Amérique du Nord ou l’Europe. Plusieurs pays disposent d’importantes ressources renouvelables, mais leurs réseaux restent inégalement développés. Dans de nombreuses régions, le principal problème n’est pas l’absence physique d’eau. C’est l’insuffisance des réseaux d’adduction, du traitement, du stockage et de la gouvernance.

Le marché africain des centres de données devrait attirer plusieurs milliards de dollars d’investissements d’ici 2031. L’Afrique du Sud, le Kenya, le Nigeria et l’Égypte figurent parmi les pôles les plus suivis. La croissance est portée par le cloud, la demande de traitement local des données, les services financiers numériques et le déploiement progressif de l’intelligence artificielle. Les projections de marché publiées par Arizton évaluent les investissements africains à 8,76 milliards de dollars en 2031.

Au Nigeria, la progression du cloud et les règles favorisant l’hébergement local des données soutiennent la demande. Toutefois, l’électricité disponible, la fiabilité du réseau et le coût des solutions de secours restent déterminants. Dans les grandes villes, les opérateurs doivent aussi composer avec une forte concurrence entre usages industriels, commerciaux et résidentiels.

En Afrique du Sud, le dossier de Cape Town montre que la contestation peut se déplacer du terrain technologique vers celui de l’aménagement urbain. La question n’est pas de refuser par principe les centres de données. Elle consiste à vérifier leur compatibilité avec les ressources disponibles et avec les besoins des quartiers voisins.

Le Kenya ouvre une piste, sans échapper à la question de l’échelle

Au Kenya, Microsoft et G42 ont annoncé en 2024 un projet de région cloud installée près d’Olkaria, dans la vallée du Rift. Le site devait s’appuyer sur l’énergie géothermique, une ressource importante du pays, et intégrer des solutions destinées à limiter la consommation d’eau. Le ministère kényan des Technologies de l’information présente les grandes lignes de cette initiative.

Cette approche montre l’intérêt d’intégrer les contraintes environnementales dès la conception. Elle ne règle toutefois pas automatiquement la question des volumes. Une infrastructure alimentée par une énergie renouvelable peut toujours mobiliser beaucoup d’électricité, de foncier, d’eau ou de matériaux. La sobriété doit donc être mesurée à chaque étape.

Pour les gouvernements africains, trois conditions se dégagent. Premièrement, les autorisations doivent reposer sur des données vérifiables avant le début des travaux. Deuxièmement, les opérateurs doivent publier leurs consommations d’eau et d’électricité, y compris les usages indirects. Troisièmement, les permis doivent imposer des solutions adaptées au territoire : eaux recyclées, refroidissement en circuit fermé, normes d’efficacité, réutilisation de la chaleur et alimentation renouvelable additionnelle.

L’enjeu dépasse les seuls projets de Cape Town, Nairobi ou Lagos. Il touche la souveraineté numérique du continent. L’Afrique peut avoir besoin de capacités locales pour ses administrations, ses universités, ses entreprises et ses services publics. Mais cette autonomie ne sera durable que si les infrastructures répondent aux priorités des territoires qui les accueillent.

La prochaine étape sera donc moins spectaculaire qu’une annonce d’investissement. Elle se jouera dans les permis, les études d’impact, les contrats d’électricité et les mécanismes de suivi. C’est à ce niveau que les pays africains pourront négocier leur place dans l’économie de l’intelligence artificielle, avec leurs propres exigences sur l’eau, l’énergie et la transparence.