Pour de nombreuses coureuses sud-africaines, une sortie ordinaire ne se prépare plus seulement avec des chaussures et une bouteille d’eau. À Kempton Park, dans l’est de Johannesburg, la disparition puis la mort d’Elizabeth « Tsontso » Moselakgomo ont transformé la course à pied en symbole d’une question plus vaste : qui peut encore occuper l’espace public sans calculer le danger ?

À Kempton Park, une enquête qui inquiète au-delà du quartier

Elizabeth Moselakgomo, 38 ans, a quitté son domicile le 9 septembre 2026 pour courir. Sa famille a signalé sa disparition lorsqu’elle n’est pas rentrée. Son corps a été retrouvé quelques jours plus tard à proximité de Kempton Park, dans la municipalité d’Ekurhuleni, à l’est de Johannesburg. La victime était connue dans les milieux locaux de la course à pied et était mère d’une fille de huit ans.

Son décès est intervenu dans un contexte particulièrement alarmant. Les autorités enquêtent sur la découverte de neuf corps de femmes dans Ekurhuleni en environ deux mois. Les premiers cas ont été signalés près de Kempton Park, puis dans d’autres secteurs de la municipalité. Certaines victimes auraient été retrouvées partiellement dévêtues et portaient des traces de violences, mais les circonstances précises de chaque décès doivent encore être établies par les enquêteurs.

La police sud-africaine examine la possibilité que plusieurs affaires soient liées. Elle n’a toutefois pas confirmé l’existence d’un tueur en série. Les enquêteurs comparent les lieux, les périodes, les profils des victimes et les éléments médico-légaux avant de tirer une conclusion. Une unité spécialisée dans les crimes violents complexes participe aux investigations. Les éléments connus de l’enquête à Ekurhuleni montrent donc une situation grave, mais encore incomplètement documentée.

La découverte d’un neuvième corps, le 17 septembre 2026, a renforcé l’inquiétude locale. Des habitantes, des responsables religieux, des associations et des organisations politiques ont demandé une réponse plus rapide des forces de sécurité. Des marches et des rassemblements ont également été organisés devant des commissariats et dans plusieurs quartiers du Gauteng.

La peur modifie les habitudes des coureuses

Dans les jours qui ont suivi la mort de Moselakgomo, certaines coureuses ont changé d’itinéraire, réduit leurs sorties ou cessé de courir seules. D’autres partagent désormais leur position en temps réel avec des proches. Le recours à des groupes d’entraînement et aux stades sécurisés s’est aussi imposé comme une solution pratique, même si elle limite les horaires et les parcours disponibles.

Nancy Masha, une coureuse de 39 ans, a expliqué qu’elle emportait désormais un spray au poivre et un couteau. Cette décision illustre un sentiment de vulnérabilité largement répandu. Elle ne signifie pas que les femmes renoncent à leur passion. Beaucoup continuent de courir, mais avec une organisation plus lourde et une vigilance permanente.

Cette adaptation a cependant ses propres risques. Plusieurs sportives soulignent qu’un objet de défense peut être retourné contre sa porteuse si elle n’est pas formée à son utilisation. D’autres refusent de porter une arme et préfèrent courir dans l’enceinte d’une résidence fermée, d’un club ou d’un stade. La question ne porte donc pas uniquement sur les équipements. Elle concerne l’accès égal aux rues, aux parcs et aux espaces de loisirs.

Le phénomène dépasse largement Kempton Park. Au Cap, à environ 1 400 kilomètres de Johannesburg, des coureuses et des randonneuses disent elles aussi revoir leurs pratiques. Les clés tenues entre les doigts, les appels réguliers aux proches et les sprays conservés dans les sacs sont devenus des réflexes pour certaines. Ces témoignages montrent comment un fait local résonne dans des villes séparées par de longues distances.

La violence fondée sur le genre reste une urgence nationale

Les meurtres d’Ekurhuleni s’inscrivent dans une crise plus large de violence fondée sur le genre et de féminicides en Afrique du Sud. Le gouvernement dispose d’un centre d’assistance ouvert en permanence. Entre le 1er et le 16 septembre 2026, celui-ci a reçu 6 782 appels, soit environ 424 par jour. Ce volume représentait une hausse de 21 % par rapport à la même période du mois précédent, selon les chiffres communiqués par le département sud-africain du Développement social.

Ces appels ne constituent pas un bilan des meurtres. Ils signalent plutôt l’ampleur des situations de menace, de violences domestiques, d’agressions sexuelles et de demandes d’accompagnement. Leur progression peut traduire une hausse des violences, une meilleure connaissance du dispositif, ou les deux. Les données du centre sud-africain de coordination contre les violences fondées sur le genre doivent donc être lues avec précision.

Le président Cyril Ramaphosa a demandé que les investigations soient traitées en priorité. Il a également reconnu que la peur vécue par les femmes constitue une crise nationale. Mais les déclarations politiques ne suffiront pas à rétablir la confiance. Les familles attendent des enquêtes rapides, des preuves exploitées dans les délais et des informations régulières sur les procédures judiciaires.

Pour les coureuses, la sécurité dépend aussi de mesures très concrètes : éclairage des routes, présence policière visible, entretien des espaces publics, transports fiables et intervention rapide en cas de disparition. Dans les zones urbaines, les trajets proches des grands axes ou des terrains vagues restent particulièrement difficiles à sécuriser. Les femmes qui travaillent tôt le matin ou tard le soir sont davantage exposées, notamment lorsqu’elles se déplacent seules.

Un enjeu pour l’Afrique australe

La portée de cette affaire dépasse les frontières de Johannesburg. L’Afrique du Sud occupe une place centrale dans la Communauté de développement de l’Afrique australe, la SADC, qui regroupe plusieurs pays de la région autour d’enjeux communs de sécurité, de gouvernance et de développement. La circulation des personnes entre les grandes villes australes rend les questions de protection dans les transports, les quartiers et les espaces de loisirs particulièrement importantes.

La mobilisation des clubs de course constitue l’un des rares éléments positifs apparus depuis la mort de Moselakgomo. Des coureurs ont organisé des sorties commémoratives à Johannesburg, Tshwane et Ekurhuleni. Ces rassemblements ne remplacent pas l’action de l’État, mais ils permettent aux communautés de reprendre collectivement possession de l’espace public.

La prochaine étape sera double : déterminer si les neuf affaires sont liées et mesurer la capacité des institutions à protéger les femmes avant qu’un nouveau drame ne survienne. Pour les habitantes de Kempton Park comme pour celles du Cap, la liberté de courir ne devrait pas dépendre d’un couteau, d’un spray ou d’un partage de localisation. Elle devrait relever d’une sécurité publique effective.