À Addis-Abeba, la fumée du grand bûcher de Meskel s’est élevée dans une Éthiopie qui cherche encore comment sortir durablement de la guerre. Le 27 septembre 2023, les chants orthodoxes ont offert une parenthèse collective. Au même moment, les violences continuaient de fragiliser le nord du pays.

Une fête nationale dans un pays sous tension

À la tombée de la nuit, des milliers de fidèles se sont rassemblés sur Meskel Square, la grande place centrale de la capitale éthiopienne. Vêtus de blanc, ils ont suivi les cérémonies du Demera, le bûcher allumé la veille de Meskel.

Cette fête de l’Église orthodoxe éthiopienne commémore la découverte de la Vraie Croix. Elle occupe une place majeure dans le calendrier religieux et culturel du pays. La célébration de 2023 a toutefois pris une dimension particulière. Beaucoup de participants y ont vu un moment de recueillement dans une période marquée par les conflits et l’incertitude.

Un étudiant présent à Addis-Abeba a résumé cet état d’esprit par un souhait simple : « Nous voulons la paix pour notre pays ». D’autres fidèles ont expliqué vouloir profiter de la cérémonie pour prier dans les églises, les quartiers et les familles, loin des tensions politiques.

Le message affiché par un jeune participant sur une pancarte — « Peace for all », la paix pour tous — traduisait une aspiration largement partagée. Il ne s’agissait pas d’un mot d’ordre politique structuré, mais d’une demande adressée à tous les acteurs du conflit.

Le nord reste marqué par les conséquences de la guerre

La cérémonie intervenait moins d’un an après l’accord signé à Pretoria, en Afrique du Sud, le 2 novembre 2022. Ce texte a mis fin aux principales opérations de la guerre du Tigré, qui opposait depuis novembre 2020 le gouvernement fédéral éthiopien au Front de libération du peuple du Tigré, le TPLF.

L’accord, négocié sous l’égide de l’Union africaine, prévoyait une cessation permanente des hostilités, le désarmement progressif des forces tigréennes et le rétablissement des services publics. Il devait aussi ouvrir la voie au retour des déplacés, à la reconstruction et à un processus de justice transitionnelle.

Pourtant, la fin des grandes offensives n’a pas réglé les différends politiques et territoriaux. Dans le Tigré, la question des territoires disputés reste sensible. Le retour des personnes déplacées demeure incomplet. L’accès humanitaire et la reprise économique avancent de manière inégale.

En septembre 2023, des experts mandatés par les Nations unies estimaient que les violations graves des droits humains se poursuivaient malgré l’accord de paix. Ils évoquaient notamment plus de 10 000 survivantes et survivants de violences sexuelles liés au conflit. Ce bilan, attribué aux enquêteurs internationaux, illustre l’ampleur des blessures encore ouvertes.

La situation ne se limitait pas au Tigré. Depuis l’été 2023, la région de l’Amhara connaissait également de violents affrontements entre les forces fédérales et des milices locales, notamment les groupes connus sous le nom de Fano. L’état d’urgence déclaré par les autorités fédérales avait renforcé les inquiétudes sur les libertés publiques et la protection des civils.

Des combats qui dépassent la seule question du Tigré

La reprise des violences dans le nord s’inscrivait donc dans une crise plus large. Le gouvernement fédéral cherchait à réaffirmer son autorité sur plusieurs régions. De leur côté, des acteurs armés et des responsables locaux contestaient certaines décisions d’Addis-Abeba.

La réforme du dispositif sécuritaire a notamment alimenté les tensions. Les autorités fédérales voulaient intégrer ou désarmer les forces spéciales régionales, créées au fil des années pour protéger les territoires locaux. Dans plusieurs régions, ces unités sont devenues des instruments de pouvoir essentiels. Leur démantèlement menaçait donc des équilibres politiques et militaires déjà fragiles.

Les populations civiles supportent directement les effets de cette confrontation. Dans les zones rurales, les déplacements deviennent difficiles lorsque les routes sont coupées ou que les combats se rapprochent. Les marchés fonctionnent au ralenti. Les écoles et les centres de santé peuvent fermer. Dans les villes, la peur se traduit par des restrictions de circulation, des arrestations et une hausse de la méfiance envers les autorités.

Les conséquences diffèrent aussi selon les milieux sociaux. Les salariés de l’économie formelle peuvent parfois quitter les zones exposées. Les agriculteurs, les commerçants et les travailleurs journaliers disposent de moins de marges. Une interruption de quelques jours peut suffire à compromettre une récolte, un revenu ou l’approvisionnement d’une famille.

À Addis-Abeba, la capitale reste relativement éloignée des lignes de front. Elle concentre cependant les tensions politiques, les familles déplacées et les débats sur la trajectoire du pays. La fête de Meskel a ainsi réuni des citoyens aux expériences différentes : certains venaient du nord, d’autres vivaient dans la capitale depuis plusieurs années.

L’accord de Pretoria face à un test décisif

Pour l’Union africaine, l’accord de Pretoria demeure le cadre central de la paix éthiopienne. La Commission africaine des droits de l’homme et des peuples a appelé les parties à respecter et à mettre pleinement en œuvre ses engagements.

La mise en œuvre dépend toutefois de décisions concrètes. Il faut sécuriser le retour des déplacés, clarifier le statut des territoires disputés et garantir l’accès des humanitaires. Il faut aussi traiter les crimes commis pendant la guerre sans transformer la justice en nouvel instrument de confrontation.

Le processus doit enfin inclure les communautés touchées. Une paix négociée entre dirigeants ne suffit pas si les populations ne retrouvent ni sécurité, ni services publics, ni moyens de subsistance. La réconciliation ne peut pas être réduite à une cérémonie officielle ou à une déclaration politique.

La dimension régionale est importante. L’Éthiopie est un acteur majeur de la Corne de l’Afrique et accueille le siège de l’Union africaine à Addis-Abeba. Ses crises internes influencent les relations avec l’Érythrée, le Soudan et la Somalie. Elles peuvent aussi perturber les routes commerciales et les mouvements de réfugiés dans une région déjà fortement déstabilisée.

À Meskel Square, les fidèles ont donc célébré une tradition ancienne tout en exprimant une préoccupation très actuelle. Le bûcher a éclairé une soirée de prière. Il n’a pas dissipé les causes du conflit. La prochaine étape dépendra de la capacité des autorités fédérales, des dirigeants régionaux et des groupes armés à préserver la trêve, à reprendre le dialogue et à rendre la paix visible dans la vie quotidienne des Éthiopiens.