À cinq semaines des élections municipales sud-africaines, la compétition électorale se joue déjà sous la menace des armes. Dans plusieurs territoires, notamment au KwaZulu-Natal, les responsables locaux ne défendent pas seulement un programme : ils s’exposent aussi à des réseaux qui cherchent à contrôler les marchés publics, les transports, les marchés informels ou l’accès aux ressources municipales.
Un niveau de violence qui dépasse les précédents récents
Le scrutin municipal est fixé au 4 novembre 2026. Il doit renouveler les conseils des municipalités métropolitaines, locales et de district dans les neuf provinces d’Afrique du Sud. La Commission électorale a certifié 136 790 candidatures, un chiffre qui mesure l’ampleur de la compétition à venir, mais aussi le nombre de personnes potentiellement exposées dans les quartiers et les communes.
Dans un rapport consacré aux violences politiques, la Global Initiative Against Transnational Organized Crime (GI-TOC), une organisation de recherche sur les réseaux criminels, recense 45 attaques politiques présumées et au moins 43 morts entre janvier et septembre 2026. Le bilan reste attribué à cette organisation, car toutes les affaires ne sont pas judiciairement établies comme des assassinats liés à la politique.
Une seconde source sud-africaine fait état d’au moins 42 morts sur la même période. Cette différence d’un décès montre les limites d’un comptage réalisé pendant que les enquêtes se poursuivent. Elle ne change toutefois pas le constat général : le niveau de violence est déjà supérieur à celui observé lors de plusieurs précédentes années électorales.
La GI-TOC indique que 13 victimes appartenaient à l’African National Congress, l’ANC, et que huit étaient liées au parti uMkhonto weSizwe, connu sous le sigle MK et fondé par l’ancien président Jacob Zuma. Les autres victimes seraient issues de formations concurrentes, d’organisations civiques, de structures locales ou de la chefferie traditionnelle. Ces affiliations doivent être lues avec prudence tant que les enquêtes n’ont pas établi, dans chaque cas, le mobile et les commanditaires.
Les autorités sud-africaines ont déjà renforcé les investigations dans le KwaZulu-Natal. En juillet, la police provinciale a annoncé l’arrestation d’un suspect dans une affaire de tentative de meurtre visant une responsable locale du MK et son mari. Cette procédure ne permet pas de relier automatiquement tous les autres dossiers à la même organisation criminelle. Elle montre néanmoins que les violences ciblées continuent de mobiliser une unité spécialisée.
Pourquoi le KwaZulu-Natal concentre les tensions
Le KwaZulu-Natal est le principal foyer des assassinats politiques recensés depuis plusieurs années. La province combine une forte rivalité entre partis, une compétition intense pour le contrôle des municipalités et la présence de réseaux criminels actifs dans les marchés publics, les transports et certaines activités de proximité.
La configuration politique a changé depuis les élections nationales et provinciales de mai 2024. Dans cette province historiquement favorable à l’ANC, le MK est devenu une force majeure. L’Inkatha Freedom Party, l’IFP, conserve également une influence importante. L’ANC, de son côté, cherche à reconquérir un électorat déçu par les difficultés des services publics, les accusations de corruption et les conflits internes.
Cette concurrence ne se limite pas aux grands meetings. Elle se joue dans les wards, les circonscriptions municipales qui élisent les conseillers de quartier. Ces élus interviennent sur des décisions très concrètes : attribution de contrats, accès à l’eau, gestion des déchets, voirie, logement ou délivrance de certains services. Pour les groupes criminels, influencer un conseil municipal peut donc représenter un avantage économique direct.
Le risque ne touche pas seulement les dirigeants nationaux. Les candidats de quartier, les militants locaux, les agents municipaux et les responsables associatifs peuvent être les plus vulnérables. Ils connaissent les circuits de décision, les acteurs économiques et les conflits fonciers. Ils sont aussi plus accessibles que les figures politiques protégées.
La police a par ailleurs identifié depuis plusieurs années un lien possible entre violences politiques, corruption locale et criminalité organisée. Ce lien ne signifie pas que chaque meurtre politique est commandité par un réseau criminel. Il rappelle plutôt que les mobiles peuvent se chevaucher : rivalité partisane, contrôle d’un contrat, règlement de compte ou élimination d’un témoin.
Un test pour l’ANC et pour les coalitions locales
Le scrutin du 4 novembre sera le premier grand rendez-vous municipal depuis la perte de la majorité parlementaire de l’ANC en 2024. Le parti dirige désormais le pays dans une coalition nationale avec plusieurs formations. À l’échelle locale, cette nouvelle ère pourrait multiplier les accords entre partis et rendre les résultats plus difficiles à lire.
Dans les grandes villes, les coalitions peuvent limiter la domination d’une seule formation. Elles peuvent aussi créer de nouvelles zones de tension lorsque les postes exécutifs, les commissions municipales ou les contrats deviennent des objets de négociation. Les petites formations pourraient alors détenir un poids supérieur à leur score électoral, surtout dans les conseils sans majorité claire.
Pour les habitants, l’enjeu dépasse la rivalité entre appareils. Une campagne marquée par les menaces peut réduire la participation, en particulier dans les quartiers où les électeurs connaissent personnellement les victimes. Elle peut également pousser des candidats indépendants, des femmes et de jeunes militants à renoncer. La violence ne fausse donc pas seulement la sécurité du scrutin : elle peut modifier la diversité des personnes présentes dans les institutions locales.
La situation pèse aussi différemment selon les territoires. Dans les centres urbains, les tensions peuvent toucher les contrats, les transports et les services municipaux. Dans les zones rurales, elles peuvent se concentrer sur la terre, les infrastructures, les chefferies et l’accès aux budgets publics. Les communes les plus éloignées disposent souvent de moins de moyens pour protéger les candidats et suivre les enquêtes.
Une alerte pour l’Afrique australe
L’Afrique du Sud occupe une place centrale dans la Communauté de développement de l’Afrique australe, la SADC, qui réunit seize pays autour de la coopération économique et politique. Une dégradation durable de la sécurité électorale dans le pays aurait donc une portée régionale, notamment pour les échanges, les déplacements transfrontaliers et la confiance dans les processus démocratiques.
Le précédent sud-africain rappelle aussi que les élections locales peuvent devenir un point de rencontre entre criminalité organisée et compétition politique. Cette question concerne d’autres pays de la région, même lorsque les formes de violence diffèrent. Le contrôle des marchés publics, des transports et des ressources locales reste partout un enjeu sensible.
À court terme, trois indicateurs seront décisifs : l’évolution des attaques pendant la campagne, la capacité de la police à établir les mobiles et les commanditaires, et la protection accordée aux candidats dans les zones à risque. La crédibilité du scrutin dépendra autant du déroulement du vote que de la possibilité, pour les habitants et les candidats, de participer sans intimidation.