Quand le climat modifie la carte du paludisme

En Afrique australe, le paludisme n’est plus seulement une affaire de zones basses, de frontières tropicales et de saisons de pluies connues d’avance. Le risque se déplace, gagne en complexité et atteint désormais des espaces sud-africains qui se pensaient relativement protégés, notamment les zones urbaines de Gauteng, autour de Johannesburg et Pretoria. Cette évolution dit quelque chose de plus large : le réchauffement climatique ne crée pas une nouvelle maladie, mais il recompose les conditions qui permettent au moustique de transmettre la maladie.

Une étude publiée dans Nature estime que, d’ici 2050, le changement climatique pourrait provoquer 123 millions de cas supplémentaires de paludisme en Afrique et 532 000 décès additionnels, même si ses effets ne sont pas uniformes sur le continent. Les auteurs montrent un basculement géographique : certaines zones d’Afrique de l’Ouest et du centre pourraient voir la transmission reculer, tandis que l’Afrique australe, plus fraîche jusqu’ici, pourrait devenir plus favorable à la circulation du parasite. Le message central est donc clair : le risque ne disparaît pas, il se déplace.

L’Afrique du Sud entre alerte sanitaire et effort d’élimination

L’Afrique du Sud affronte ce changement avec une réalité sanitaire contrastée. Le pays n’est pas considéré comme un territoire de transmission uniforme : les foyers se concentrent surtout dans le Limpopo, le Mpumalanga et le KwaZulu-Natal, tandis que le Gauteng n’est pas endémique. Pourtant, l’augmentation des cas importés y provoque des signaux d’alerte. Au premier trimestre 2026, le Gauteng a enregistré 414 cas confirmés et 11 décès, contre 230 cas et un décès sur la même période de 2025. Les autorités sanitaires attribuent cette hausse à la combinaison des déplacements vers les zones touchées, des pluies abondantes et des inondations récentes dans la région australe.

Le point important, pour Pretoria, n’est pas seulement le nombre brut de cas. C’est l’écart entre la progression de l’infection et la capacité du système à la détecter rapidement. Dans le Gauteng, la transmission locale reste limitée faute de moustiques vecteurs installés durablement, mais des malades reviennent de provinces ou de pays voisins où le parasite circule encore. Le risque se joue donc autant dans les hôpitaux, les délais de diagnostic et la surveillance épidémiologique que dans les zones de reproduction des moustiques. Dans ce type de contexte, un cas non pris en charge à temps peut devenir un décès évitable.

Les autorités sud-africaines ne partent pas de zéro. Le ministère de la Santé indique que la stratégie nationale d’élimination du paludisme est coordonnée par la direction des maladies vectorielles et qu’un plan 2025/26-2029/30 vise une réduction à zéro de l’incidence. Le document officiel signale aussi une baisse du total des cas, passés de 6 097 à 3 620 entre 2020/21 et 2024/25, ainsi qu’une chute des cas locaux, de 2 472 à 430 sur la même période. Autrement dit, le pays a déjà avancé. Mais il tente désormais de préserver ces gains dans un environnement climatique moins stable.

Ce que changent les pluies, les chaleurs et les frontières sanitaires

L’étude de Nature n’annonce pas un scénario uniforme de catastrophe. Elle insiste au contraire sur des effets combinés. D’un côté, la hausse des températures rapproche certaines zones de leur seuil optimal de transmission. De l’autre, les épisodes extrêmes, comme les inondations, créent des gîtes favorables à la reproduction des moustiques. C’est cette double dynamique qui inquiète particulièrement l’Afrique australe : des espaces autrefois trop frais deviennent plus compatibles avec le cycle du parasite, pendant que les chocs climatiques perturbent la prévention et la réponse sanitaire.

Pour l’Afrique du Sud, l’enjeu n’est pas le même selon les territoires. Dans les provinces endémiques du nord et du nord-est, les populations sont exposées à une transmission installée et à des contraintes d’accès plus fortes dans certaines zones rurales. Dans le Gauteng, région dense et urbanisée, la menace se lit autrement : mobilité des travailleurs, retours de voyage, pression sur les services de santé et difficulté à maintenir une vigilance élevée hors des périodes habituelles de risque. La maladie avance ici moins par continuité géographique que par circulation humaine.

Cette évolution oblige aussi à regarder la coopération régionale. Le plan sud-africain mentionne la Communauté de développement d’Afrique australe, la SADC, ainsi que la coordination avec les pays voisins, car les moustiques et les patients ne respectent pas les lignes administratives. Les interventions sur le versant sud de la frontière mozambicaine, la surveillance des déplacements et l’harmonisation des réponses dans la région deviennent décisives. En Afrique australe, le paludisme se gère moins pays par pays que par couloir sanitaire partagé.

Une alerte sud-africaine qui dépasse les frontières nationales

La portée continentale de cette situation est nette. L’Afrique concentre encore l’essentiel du fardeau mondial du paludisme, et les projections scientifiques montrent que le changement climatique ne réduira pas mécaniquement ce poids. Il le redistribuera. Certaines régions verront peut-être reculer la maladie, mais d’autres devront l’absorber dans des systèmes de santé déjà sollicités par d’autres urgences, du climat à la mobilité transfrontalière. Les décideurs africains doivent donc lire le paludisme comme une maladie sensible au climat, à l’urbanisation et aux inégalités d’accès aux soins, pas seulement comme un problème parasitaire.

Pour l’Afrique du Sud, la séquence en cours sert de test. Elle mesure la capacité du pays à tenir ses acquis en matière d’élimination, à protéger les provinces non endémiques et à anticiper des flambées plus fréquentes après les pluies. Elle rappelle aussi que l’adaptation climatique n’est pas abstraite : elle passe par les laboratoires, les agents de santé, la surveillance des cas importés, la coopération régionale et la rapidité de traitement. À l’échelle de l’Union africaine comme de la SADC, la question posée est la même : comment éviter que le réchauffement climatique n’ouvre de nouveaux espaces à une maladie que le continent connaît déjà trop bien ?