Dans plusieurs régions africaines, la prochaine saison agricole se prépare déjà sous surveillance. Un épisode d’El Niño particulièrement intense pourrait modifier les pluies, durcir les sécheresses et augmenter la pression sur les marchés alimentaires entre la fin de 2026 et 2027.
Le phénomène ne produit pas les mêmes effets partout. Il peut assécher certaines zones d’Afrique australe, perturber les précipitations en Afrique de l’Est et provoquer, ailleurs, des pluies plus abondantes. L’enjeu ne se limite donc pas à la météo. Il concerne les récoltes, l’eau, les prix et les revenus ruraux.
Un phénomène du Pacifique aux conséquences africaines
El Niño désigne un réchauffement anormal des eaux de surface du Pacifique équatorial. Cette anomalie modifie la circulation atmosphérique et déplace les régimes de pluie et de chaleur à plusieurs milliers de kilomètres de son point d’origine.
Le phénomène actuel, qui concerne la période 2026-2027, devrait rester actif jusqu’en février 2027, avec une probabilité proche de 100 %, selon les prévisions de l’Organisation météorologique mondiale. Les modèles annoncent une intensité très forte et un risque accru d’événements extrêmes. L’Organisation météorologique mondiale détaille ces prévisions.
Les estimations restent évolutives. Elles dépendent notamment de la température du Pacifique, de l’évolution des vents et de la manière dont l’atmosphère réagit dans les prochains mois. Les experts évoquent toutefois un épisode susceptible de figurer parmi les plus puissants observés depuis le début des relevés modernes, en 1950.
Cette perspective intervient alors que les océans mondiaux connaissent déjà des températures exceptionnellement élevées. Le réchauffement climatique ne crée pas El Niño, phénomène naturel récurrent, mais il peut aggraver les effets de ses épisodes extrêmes.
Pourquoi l’Afrique australe se trouve en première ligne
Les pays d’Afrique australe ont déjà mesuré la fragilité de leurs systèmes agricoles face aux sécheresses liées à El Niño. En 2024, la baisse des pluies a fortement réduit les récoltes dans plusieurs pays de la région et accru les besoins en aide alimentaire.
Le risque concerne notamment la Zambie, le Zimbabwe, le Malawi, le Mozambique, le Botswana, la Namibie et certaines zones de l’Afrique du Sud. Dans ces territoires, les cultures pluviales occupent une place centrale. Un décalage de la saison des pluies peut donc réduire les rendements du maïs, du sorgho ou des légumineuses.
Les conséquences ne s’arrêtent pas aux exploitations. Les éleveurs dépendent des pâturages et des points d’eau. Les villes, elles, peuvent subir une baisse des réserves destinées à la consommation et à la production d’électricité. Dans les économies rurales, la hausse du prix des céréales touche d’abord les ménages qui consacrent une grande part de leurs revenus à l’alimentation.
Le Programme alimentaire mondial estime que l’épisode 2026-2027 pourrait entraîner au moins 49 millions de personnes supplémentaires dans une situation d’insécurité alimentaire aiguë d’ici la fin de 2027. Cette projection porte sur 45 pays vulnérables et s’ajoute à une situation déjà dégradée par les conflits, les déplacements de population et la hausse du coût de la vie. Le Programme alimentaire mondial présente la méthode et les limites de cette estimation.
Des effets contrastés de l’Est à l’Ouest du continent
En Afrique de l’Est, l’influence d’El Niño peut se traduire par des pluies plus importantes dans certaines périodes. Cette situation peut soutenir les pâturages et les cultures, mais aussi provoquer des inondations, des glissements de terrain et des dégâts sur les routes ou les marchés.
Le Kenya, la Tanzanie, l’Ouganda, l’Éthiopie et la Somalie ne sont pas exposés de la même manière. Les effets varient selon les saisons, l’altitude, l’état des sols et la capacité des autorités à évacuer les populations menacées. Une pluie utile pour une région peut devenir destructrice dans une autre lorsqu’elle tombe en quelques heures sur des sols déjà saturés.
En Afrique de l’Ouest et dans le Sahel, l’impact direct peut être plus difficile à prévoir. La production dépend de plusieurs systèmes de mousson et de calendriers agricoles locaux. Les agriculteurs doivent composer avec des températures plus élevées, des débuts de saison incertains et des épisodes de pluie parfois très concentrés.
Dans ces régions, l’alerte précoce devient un outil agricole à part entière. Les informations météorologiques peuvent aider à choisir une date de semis, une variété plus résistante ou une stratégie de stockage. Mais leur utilité dépend de leur diffusion dans les langues locales et de leur accès réel pour les exploitations familiales.
Le vrai risque se situe dans les chaînes alimentaires
Une sécheresse ne provoque pas automatiquement une crise alimentaire. Le danger augmente lorsque les récoltes diminuent dans plusieurs zones à la fois, que les routes sont perturbées ou que les réserves publiques sont faibles.
Les marchés urbains sont particulièrement sensibles. Une baisse de la production locale peut faire monter les prix du maïs, du riz, du blé ou de l’huile. Les importateurs doivent alors acheter dans un contexte de fret coûteux et de concurrence internationale. Les ménages urbains modestes ressentent rapidement cette hausse, même lorsqu’ils ne dépendent pas directement de l’agriculture.
Les petits producteurs sont exposés à un autre risque. Après une mauvaise récolte, ils peuvent vendre leur bétail, réduire les repas ou s’endetter pour acheter des semences. Ces décisions protègent le revenu à court terme, mais fragilisent la saison suivante. Les femmes, souvent chargées de l’approvisionnement familial et de la transformation des produits, supportent une part importante de cette pression.
Le Programme alimentaire mondial et l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture recommandent donc d’agir avant les pertes majeures. Les mesures envisagées comprennent les transferts monétaires, la distribution de semences adaptées, la protection du bétail, le stockage de l’eau et le renforcement des infrastructures contre les inondations. Les recommandations conjointes de la FAO et du PAM privilégient l’action anticipée.
Une épreuve pour la coopération régionale
La réponse ne pourra pas reposer uniquement sur chaque État. Les stocks, les corridors commerciaux et les systèmes d’alerte dépassent les frontières. La Communauté de développement de l’Afrique australe, connue sous le sigle SADC, devra notamment suivre les flux de céréales et les besoins des pays déficitaires.
La coordination concerne aussi les organisations humanitaires, les services météorologiques nationaux et les agriculteurs. Des données régionales précises peuvent éviter une réaction tardive, souvent plus coûteuse. Elles peuvent également limiter les restrictions improvisées aux exportations, qui aggravent les pénuries chez les voisins.
Le continent dispose déjà d’outils d’anticipation. Les centres régionaux comme AGRHYMET en Afrique de l’Ouest et l’ICPAC en Afrique de l’Est produisent des prévisions destinées aux gouvernements et aux communautés. Leur défi reste de transformer l’information scientifique en décisions rapides sur le terrain.
Les prochains mois permettront de mesurer l’écart entre les prévisions et les effets observés. Les points à suivre seront la pluviométrie en Afrique australe, l’état des pâturages dans la Corne de l’Afrique, les prix des céréales et la capacité des gouvernements à financer des mesures préventives avant les pertes de récoltes.