L’Afrique du Nord et le littoral atlantique se positionnent sur une filière encore fragile
L’hydrogène vert attire des annonces spectaculaires. Mais, derrière les grandes capacités affichées, la vraie bataille se joue souvent dans une phase moins visible : les études, l’ingénierie, les modèles financiers et les garanties capables de rassurer les prêteurs. C’est là que se décident, ou se bloquent, les projets. En Afrique, où le coût du capital reste élevé, cette étape pèse souvent plus lourd qu’un communiqué d’inauguration.
Le sujet dépasse un seul pays. L’Égypte, le Maroc, la Namibie et l’Afrique du Sud avancent chacun avec des atouts différents : accès au solaire et à l’éolien, grands ports, base industrielle, ou proximité de marchés d’exportation. La Banque africaine de développement a choisi de soutenir quatre dossiers situés dans ces pays, via des subventions remboursables destinées à la préparation des projets. Cette logique s’inscrit dans une stratégie plus large de financement mixte, pensée pour transformer des annonces encore fragiles en projets bancables.
Le moment est important. Selon l’Agence internationale de l’énergie, l’Afrique ne produit aujourd’hui que 6 kt d’hydrogène bas carbone, entièrement issu des renouvelables, alors que la filière pourrait monter à 1,2 Mt d’ici 2030 si la dynamique annoncée se matérialise. Mais un seul projet du pipeline continental a atteint la décision finale d’investissement. Autrement dit, la promesse est réelle, mais le passage à l’échelle reste encore à construire.
Quatre projets, un même verrou : passer du concept au financement
Le soutien annoncé par la BAD s’élève à 20 millions de dollars. Il sera réparti entre Project Ra en Égypte, Guelmim Green Hydrogen Valley au Maroc, Hyphen en Namibie et Saldanha Hydrogen DRI en Afrique du Sud. Les montants annoncés sont respectivement de 3,55 millions, 5,28 millions, 5,93 millions et 5,24 millions de dollars. En face, les quatre projets représentent, selon la Banque, environ 23 milliards de dollars d’investissements totaux, 20 GW de solaire et d’éolien, 7 GW d’électrolyseurs et 2 950 MWh de stockage par batteries. Le décalage est immense, mais il dit bien la nature de l’aide : financer le travail préparatoire qui permet d’approcher la clôture financière.
La BAD avait déjà expliqué, lors du lancement de son programme, que ces dépenses couvrent des études de faisabilité, la conception technique et le conseil transactionnel. En langage simple, il s’agit de transformer une idée industrielle en dossier crédible pour une banque, un investisseur ou un assureur. La Banque parle de passage « de la phase de développement à la bancabilité ». C’est exactement le point de bascule que les développeurs recherchent.
Le Maroc illustre bien cette logique. Le projet de Guelmim s’inscrit dans un tissu industriel déjà porté par Nareva, qui met en avant ses actifs renouvelables, ses capacités de dessalement et sa présence dans le Sud du Royaume. Cette articulation entre énergie, eau et industrie compte, car l’hydrogène vert demande de l’électricité renouvelable, mais aussi une gestion fine de l’eau et des infrastructures logistiques. Le défi n’est donc pas seulement énergétique. Il est aussi territorial.
En Namibie, Hyphen reste l’un des projets les plus visibles du continent. Le partenaire industriel a présenté dès 2023 un accord de faisabilité et de mise en œuvre d’un projet de 10 milliards de dollars, pensé pour devenir un grand pôle d’ammoniac vert. Le projet est souvent cité comme l’un des plus avancés d’Afrique australe, mais il illustre aussi les limites de la filière : même lorsque le cadre politique existe, les montages financiers et contractuels restent complexes.
Pourquoi ces financements comptent pour l’industrie, l’emploi et la souveraineté énergétique
Le débat sur l’hydrogène vert ne se résume pas à l’exportation vers l’Europe ou l’Asie. En Afrique du Sud, le projet Saldanha Hydrogen DRI est adossé à une réflexion industrielle plus large autour de la sidérurgie et de la reconversion de sites existants. ArcelorMittal South Africa a déjà décrit Saldanha comme un site potentiel pour produire du DRI à partir d’hydrogène vert, avec une vocation qui dépasse le seul discours climatique. Ici, la question porte aussi sur la compétitivité, la survie d’outils industriels et la capacité à sécuriser des emplois dans le Cap-Occidental.
L’Égypte, de son côté, apporte une autre lecture. Le pays reste l’un des centres de consommation d’hydrogène les plus importants d’Afrique, avec près de la moitié de la demande régionale selon l’AIE. Cela signifie qu’un projet comme Project Ra n’est pas seulement un pari d’exportation. Il peut aussi s’inscrire dans une stratégie de décarbonation industrielle plus large, notamment autour de l’ammoniac et des usages lourds. Pour Le Caire, l’enjeu est autant industriel que géopolitique.
Dans l’ensemble, la BAD et l’AIE racontent la même histoire par deux angles différents. La première pousse des projets encore jeunes vers la bancabilité. La seconde rappelle que, sans baisse du coût du capital, sans garanties et sans finance mixte, la filière restera cantonnée à quelques pionniers. L’AIE souligne d’ailleurs que le coût du capital pour les renouvelables reste deux à trois fois plus élevé en Afrique que dans les économies avancées. C’est ce différentiel qui renchérit tout : les études, les équipements, les assurances et, au final, le prix de l’hydrogène produit.
Ce qu’il faut surveiller maintenant à l’échelle africaine
La suite se jouera sur plusieurs fronts. D’abord, l’approbation formelle du conseil d’administration de la BAD, car les subventions annoncées restent soumises à cette étape. Ensuite, la capacité des développeurs à convertir ces aides en décisions finales d’investissement. Enfin, la question des marchés de débouchés : exportation d’ammoniac, acier bas carbone, carburants synthétiques ou usages domestiques. C’est là que se verra si la filière devient une opportunité industrielle africaine ou un simple portefeuille de projets encore hypothétiques.
À l’échelle continentale, l’enjeu est clair. L’Afrique dispose d’un potentiel renouvelable considérable, mais le continent ne captera qu’une faible part de la valeur si les financements précoces ne suivent pas. Le cas de ces quatre projets montre une chose simple : la transition énergétique africaine ne dépend pas seulement de la ressource naturelle. Elle dépend aussi de la capacité des institutions à absorber le risque initial, à structurer les contrats et à faire descendre le coût du capital. C’est là que se joue, désormais, une partie de la souveraineté industrielle du continent.