En Tunisie, l’été 2026 n’a pas seulement éprouvé les organismes. Il a mis sous tension l’électricité, l’accès à l’eau, les services publics et les conditions de détention. À Tunis comme dans les régions intérieures, la chaleur a révélé la fragilité de réseaux essentiels lorsque la demande atteint des niveaux exceptionnels.

Une chaleur exceptionnelle du nord au sud

L’Institut national de la météorologie a présenté l’été 2026 comme le plus chaud enregistré en Tunisie depuis le début des relevés météorologiques, en 1950. Selon les données communiquées, la température moyenne aurait dépassé de 2,9 °C le précédent record.

Les épisodes les plus sévères se sont concentrés en juillet et en août. Les services météorologiques ont décrit des vagues de chaleur intenses et prolongées. Le phénomène a aussi concerné les nuits, avec des températures minimales inhabituellement élevées. Or, lorsque les nuits restent chaudes, les organismes récupèrent moins bien. La demande de climatisation augmente également pendant plusieurs jours consécutifs.

Le maximum annoncé a atteint 49,7 °C à Kairouan, dans le centre de la Tunisie, à la mi-juillet. Des relevés de 49,2 °C à Béja, dans le nord-ouest, et de 48,4 °C à Tozeur, dans le sud, ont aussi été signalés. Ces valeurs s’inscrivent dans une tendance déjà observée par la météorologie tunisienne, qui avait décrit l’été 2025 comme exceptionnellement chaud, notamment dans les régions intérieures.

Les scientifiques relient ces épisodes à l’évolution du climat. Cette explication ne dispense toutefois pas d’examiner les facteurs locaux. L’état des réseaux, l’urbanisation, l’accès aux soins et les inégalités territoriales déterminent aussi les conséquences concrètes d’une canicule.

Le réseau électrique confronté à une demande record

La chaleur a fait bondir l’utilisation des climatiseurs. La Société tunisienne de l’électricité et du gaz, la STEG, a eu recours à des délestages, c’est-à-dire des coupures programmées destinées à éviter une panne généralisée du réseau.

Des interruptions ont touché plusieurs régions, parfois pendant plusieurs heures. La STEG a expliqué que ces mesures visaient à réduire la pression sur les installations au moment des pics de consommation. Des responsables du secteur ont évoqué une demande pouvant atteindre 6 000 mégawatts, après un premier pic estimé à 5 600 mégawatts.

À Tunis, dans les villes côtières et dans les zones rurales, les effets n’ont pas été identiques. Les ménages équipés d’un groupe électrogène ou disposant de moyens financiers ont pu limiter les conséquences. Les petits commerces, les ateliers, les exploitations agricoles et les familles dépendantes d’équipements électriques ont été davantage exposés.

Le président Kaïs Saïed a rejeté l’idée de simples incidents isolés et a évoqué des « plans criminels » ainsi que des « tentatives de provocation ». Cette lecture politique s’est ajoutée à l’explication technique de la STEG. Pour les usagers, l’enjeu immédiat restait toutefois le même : conserver les aliments, faire fonctionner les pompes et maintenir une température supportable dans les logements.

Début août, les autorités tunisiennes ont annoncé la fin des délestages pour le reste de l’été, après une stabilisation du réseau. Cette décision n’efface pas les questions de fond. La hausse de la consommation estivale, la vétusté de certaines infrastructures et la dépendance aux énergies fossiles restent des défis pour la planification énergétique.

L’eau, deuxième maillon fragile

En Tunisie, l’électricité et l’eau sont étroitement liées. De nombreux systèmes d’approvisionnement dépendent de pompes électriques. Une coupure de courant peut donc perturber la distribution d’eau dans les quartiers, les villages et les exploitations agricoles.

Les interruptions électriques ont ainsi aggravé des difficultés d’accès à l’eau déjà présentes dans certaines régions. La pénurie d’eau minérale en bouteille a ajouté une pression sur les ménages. L’Organisation tunisienne pour l’orientation du consommateur a attribué ces perturbations à la hausse exceptionnelle de la demande et aux difficultés de production et de distribution causées par les coupures.

La situation a été particulièrement sensible pour les personnes âgées, les malades chroniques, les enfants et les travailleurs exposés en extérieur. Elle a aussi affecté les hôtels, les maisons d’hôtes et les activités touristiques, qui dépendent d’un approvisionnement régulier en eau et en électricité pendant la haute saison.

Cette crise estivale rappelle une réalité régionale. En Afrique du Nord, les vagues de chaleur se combinent avec la pression croissante sur les ressources hydriques. La Tunisie doit donc gérer simultanément la sécurité électrique, la continuité de l’eau potable et l’adaptation de ses villes aux températures extrêmes.

Les conséquences sanitaires restent difficiles à mesurer

Les autorités n’ont pas publié de bilan national définitif des décès directement liés aux vagues de chaleur. Cette absence complique l’évaluation de l’impact sanitaire réel. Les décès liés à la chaleur sont souvent sous-estimés, car l’hyperthermie peut aggraver une maladie cardiovasculaire, respiratoire ou rénale sans être retenue comme cause principale.

Un collectif de jeunes médecins tunisiens a fait état de nombreux décès qu’il attribue aux fortes températures. Ce bilan doit cependant être distingué d’un décompte officiel établi par les autorités sanitaires.

La question est devenue particulièrement sensible dans les prisons. La Ligue tunisienne des droits de l’homme a recensé 23 décès dans des établissements pénitentiaires et les a reliés à la combinaison de la chaleur, de la surpopulation, des difficultés d’accès à l’eau et des coupures d’électricité. L’Organisation mondiale contre la torture en Tunisie a également alerté sur la dégradation des conditions de détention durant l’été.

Les autorités contestent qu’un décès puisse être attribué à la chaleur sans confirmation médico-légale. Cette réserve est importante sur le plan factuel. Elle ne dispense pas, cependant, d’une enquête indépendante sur les conditions de détention, l’accès aux soins, la ventilation des cellules et la continuité de l’approvisionnement en eau.

Un avertissement pour la Tunisie et le Maghreb

L’été 2026 dépasse le seul épisode météorologique. Il montre comment un choc climatique peut se transformer en crise de services publics. Les effets se renforcent entre eux : la chaleur accroît la consommation électrique, les coupures perturbent les pompes à eau, les pénuries compliquent la vie quotidienne et les personnes les plus vulnérables disposent de moins de solutions de repli.

La réponse ne dépendra donc pas uniquement des prévisions météo. Elle reposera aussi sur la modernisation des réseaux, la protection des travailleurs, l’adaptation des établissements pénitentiaires, l’information sanitaire et la réduction des écarts entre Tunis, les villes secondaires et les régions intérieures.

À l’échelle nord-africaine, la Tunisie partage ces défis avec ses voisins. La question sera de savoir si les épisodes extrêmes restent traités comme des urgences ponctuelles ou s’ils entraînent une planification durable de l’eau, de l’énergie et de la santé publique.