À Djouba, la mémoire de la lutte pour l’autonomie croise une question toujours ouverte : comment bâtir une paix durable après l’indépendance ? La disparition de Joseph Lagu, le 27 octobre 2026, ravive ce débat au Soudan du Sud, alors que le pays se prépare à une échéance électorale longtemps repoussée.
De la révolte à l’accord de paix
Joseph Lagu fut l’un des chefs du mouvement Anyanya, qui combattit les autorités soudanaises durant la première guerre civile. Le mouvement prit forme au début des années 1960. Lagu en devint une figure centrale et dirigea la lutte armée dans le sud du Soudan.
Cette guerre s’acheva en 1972 avec l’accord d’Addis-Abeba, négocié entre le gouvernement de Gaafar Nimeiry et le mouvement sudiste conduit par Lagu. Le texte accorda une autonomie régionale au sud, sans toutefois mettre fin à l’appartenance de la région au Soudan. Le ministère sud-soudanais des Affaires étrangères rappelle que cet accord a constitué un tournant dans l’histoire politique du pays.
Lagu passa ensuite de la lutte militaire aux fonctions politiques et diplomatiques. Il dirigea l’exécutif de la région autonome, devint vice-président du Soudan, puis représenta le pays auprès des Nations unies. Cette trajectoire relie deux périodes souvent racontées séparément : la revendication d’autonomie et la construction d’institutions régionales.
Un décès confirmé, un âge rapporté différemment
Joseph Lagu est mort à Djouba le mardi 27 octobre, à 94 ans selon Radio Tamazuj et plusieurs dépêches. Eye Radio a cependant rapporté qu’il avait 95 ans. Les comptes rendus disponibles ne permettent pas de résoudre cet écart avec certitude ; l’âge exact reste donc à attribuer.
Le président Salva Kiir a décrété un deuil national jusqu’aux funérailles, dont la date n’était pas encore annoncée au moment des premiers comptes rendus. Il a également ordonné que les drapeaux soient mis en berne. Dans son message, il a invité la population à pleurer le disparu, mais aussi à célébrer une vie consacrée, selon lui, à la naissance du pays.
La relation entre les deux hommes donne à cet hommage une dimension politique particulière. Kiir avait servi dans les rangs de l’Anyanya, sous le commandement de Lagu. Le président salue donc à la fois un ancien chef militaire et une figure de l’histoire nationale dont son propre parcours a croisé celui.
Dans un entretien accordé en 2011, Lagu avait raconté les débuts difficiles de la rébellion : « Moi-même je n’avais pour seule arme qu’une machette ». Le souvenir de moyens limités rend compte de son récit personnel. Il ne résume cependant pas, à lui seul, les causes ni la diversité des acteurs de la guerre.
L’autonomie de 1972, puis l’indépendance de 2011
L’accord d’Addis-Abeba a ouvert une période d’autonomie, mais celle-ci n’a pas résisté aux tensions politiques qui ont suivi. En 1983, Khartoum a supprimé les institutions autonomes du sud. La reprise de la guerre a conduit à un nouveau processus de paix, puis à l’accord global de 2005. Celui-ci a organisé une période transitoire et un référendum d’autodétermination.
Le Soudan du Sud est devenu indépendant le 9 juillet 2011. La séparation a consacré une aspiration politique ancienne, mais elle n’a pas réglé tous les conflits ni consolidé automatiquement les institutions. La guerre civile qui a éclaté en 2013, puis les difficultés d’application de l’accord de paix revitalisé de 2018, rappellent combien la stabilité dépend aussi du partage du pouvoir et de la confiance entre les acteurs.
Cette histoire explique pourquoi l’héritage de Lagu ne se limite pas à la célébration d’un héros de libération. L’accord de 1972 montre qu’une sortie de guerre peut reposer sur un compromis d’autonomie plutôt que sur une indépendance immédiate. Mais l’expérience sud-soudanaise montre également que les arrangements politiques restent fragiles lorsqu’ils ne s’accompagnent pas d’institutions solides et d’un accord durable entre les parties.
Une mémoire nationale à l’épreuve du présent
Le contexte actuel donne à cet hommage une portée immédiate. Les autorités ont fixé au 22 décembre 2026 la date des premières élections générales depuis l’indépendance. En septembre, Salva Kiir a dissous le gouvernement de transition et nommé une administration provisoire. Le scrutin reste attendu dans un climat politique tendu, après plusieurs reports du calendrier électoral.
Pour les dirigeants, la mémoire de la lutte nationale peut nourrir un récit commun. Pour les habitants, l’enjeu concret est aussi de savoir si les institutions promises pourront fonctionner, si le vote sera organisé et si la compétition politique se déroulera sans nouvelle escalade. Le deuil officiel ne répond pas à ces questions, mais il les place au cœur d’une période décisive.
Le Soudan du Sud appartient à l’Autorité intergouvernementale pour le développement, l’IGAD, organisation régionale d’Afrique de l’Est impliquée dans ses processus de paix. L’Union africaine et ses voisins suivent également l’application de l’accord de 2018 et la préparation du scrutin. Les reports répétés de la transition et la persistance des tensions rendent ces échéances importantes au-delà des frontières sud-soudanaises.
Joseph Lagu laisse ainsi un héritage à plusieurs faces : la lutte contre le pouvoir central, le compromis d’Addis-Abeba, puis la participation à la vie politique et diplomatique soudanaise. À l’approche du vote annoncé pour décembre, la question n’est pas seulement de savoir comment le pays commémorera l’un de ses anciens dirigeants. Elle est aussi de voir si les mécanismes politiques peuvent transformer une indépendance acquise en stabilité partagée.