À Goiânia, au Brésil, une poudre bleu vif a circulé de main en main avant que quiconque comprenne le danger. En quelques semaines, une source médicale abandonnée a contaminé des maisons et des lieux publics, bouleversant durablement la vie de familles entières.
Un appareil médical sorti de son circuit de contrôle
Goiânia est la capitale de l’État de Goiás, dans le centre du Brésil. En septembre 1987, deux hommes récupèrent des pièces dans un ancien établissement de radiothérapie laissé à l’abandon. Ils emportent un appareil contenant une source de césium-137, un matériau radioactif utilisé dans certains traitements médicaux. Le 13 septembre, l’équipement est ouvert et démonté.
La source se présente sous la forme d’un chlorure de césium très soluble. Une fois dispersée, la matière peut se déposer sur les objets, les vêtements et la peau, puis être transportée dans d’autres lieux. C’est ce qui rend l’accident particulièrement difficile à contenir : la contamination ne reste pas dans l’appareil ni dans une seule cour. Le rapport de l’Agence internationale de l’énergie atomique sur l’accident de Goiânia décrit la propagation de la substance et les opérations de décontamination.
Une pièce est vendue à un ferrailleur, Devair Ferreira. Fasciné par la lueur bleue, il la montre à des proches. Des fragments passent dans plusieurs foyers. La lumière intrigue, mais ne révèle pas le rayonnement, invisible et indétectable sans matériel adapté. Des objets contaminés sont touchés, déplacés ou partagés avant que l’origine des premiers malaises soit comprise.
La contamination devient une urgence publique
Des jours s’écoulent avant que les autorités soient alertées. Le 29 septembre, des spécialistes confirment des niveaux de radioactivité très élevés. La chronologie officielle brésilienne et le rapport international situent ainsi la détection de l’accident plus de deux semaines après le début de la manipulation de l’appareil.
Les autorités organisent alors le dépistage à grande échelle. Environ 112 000 personnes sont contrôlées ; 249 présentent une contamination détectable, selon le bilan de l’AIEA. Quatre personnes meurent des suites de l’exposition, dont Leide das Neves Ferreira, âgée de six ans. Vingt-huit personnes souffrent de brûlures radiologiques. Ces chiffres distinguent les personnes examinées de celles dont la contamination a été confirmée : la peur et l’exposition potentielle ont concerné bien davantage d’habitants que le bilan des contaminations mesurées.
Le secrétariat à la Santé de l’État de Goiás rappelle que des fragments ont contaminé plusieurs sites de la ville. Des bâtiments ont dû être démolis et des déchets radioactifs ont été retirés. Le tri ne se résumait donc pas à traiter les personnes malades : il fallait aussi identifier les objets et les lieux touchés, sécuriser les zones et organiser le stockage des matériaux contaminés.
Après les soins, la stigmatisation
Odesson Ferreira, frère de Devair et proche de plusieurs personnes exposées, fait partie des habitants examinés. Dans son témoignage, il raconte avoir reçu de son frère un avertissement sur la radioactivité après avoir touché des objets dans la maison. Sa nièce Leide avait, elle aussi, manipulé un fragment. Les paroles qu’il rapporte éclairent l’expérience familiale, mais ne remplacent pas les bilans établis par les autorités sanitaires.
Le dépistage et les soins ont été suivis par des mesures de décontamination. Certains habitants ont dû quitter leur logement ; des biens et des vêtements ont été détruits. Les conséquences se sont prolongées dans les relations sociales. Odesson décrit l’isolement, les regards craintifs et des gestes d’évitement dans les transports ou les commerces, alors même qu’il avait été déclaré guéri. La peur d’une contamination persistante a ainsi dépassé les lieux où les instruments détectaient effectivement du césium.
Cette dimension sociale est essentielle pour comprendre l’accident. Les habitants ne faisaient pas tous face aux mêmes pertes : les familles directement touchées ont subi des traitements, des déplacements et parfois la destruction de leur logement ; d’autres résidents ont affronté l’incertitude et la crainte d’être associés à la contamination. À l’échelle de la ville, la confiance dans l’information médicale et dans la gestion publique est devenue un enjeu concret.
Leçons pour la gestion des sources radioactives
L’accident de Goiânia n’a pas été provoqué par une centrale nucléaire. Il est né d’une source médicale de haute activité qui n’était plus correctement protégée après l’abandon d’un établissement. Cette distinction compte : elle montre que les risques radiologiques peuvent apparaître dans la chaîne ordinaire de gestion des équipements, lorsque leur inventaire, leur surveillance ou leur retrait ne sont pas assurés.
La réponse a mobilisé les services de santé, les autorités de radioprotection et les équipes chargées de contrôler les lieux contaminés. L’État de Goiás a ensuite créé une fondation pour assurer le suivi des personnes affectées. Les enseignements tirés ont également nourri les discussions internationales sur la sécurisation des sources radioactives et la réaction aux urgences. Le cas est aujourd’hui étudié comme un accident majeur survenu hors d’une installation nucléaire.
Pour les survivants, cependant, la crise ne s’est pas achevée avec le nettoyage. Les demandes de reconnaissance et d’indemnisation, le suivi sanitaire et la stigmatisation ont continué. Odesson s’est engagé auprès d’autres victimes et a dirigé leur association, selon son témoignage. Cette mobilisation a déplacé le débat : au-delà du contrôle technique des sources, il faut aussi suivre les personnes touchées et répondre aux conséquences durables de l’accident.
Près de quatre décennies plus tard, Goiânia rappelle un enjeu qui dépasse le Brésil : une source radioactive doit rester traçable et sécurisée, même lorsqu’un service ferme ou qu’un appareil est mis au rebut. Le rapport de l’AIEA et les informations sanitaires de Goiás convergent sur le point central : la détection tardive a permis à la matière de circuler. La prévention dépend donc autant de la gestion des équipements que de la capacité à reconnaître rapidement des symptômes inhabituels et à déclencher une réponse coordonnée.