Un projet qui change d’échelle

À l’est d’Abidjan, le projet Afema ne se lit plus comme une simple campagne de forage. Il prend désormais la forme d’un futur actif industriel, avec des chiffres qui ont changé de catégorie en moins de deux ans. Pour la Côte d’Ivoire, où le gouvernement veut faire de l’or un pilier encore plus solide de la diversification économique, l’enjeu dépasse la seule géologie : il touche à la capacité du pays à transformer un potentiel minier en chaîne de valeur, en emplois et en recettes durables, sans perdre de vue les communautés locales et la maîtrise publique du cadre.

Ce dossier s’inscrit aussi dans un environnement régional très concurrentiel. La Côte d’Ivoire appartient à la CEDEAO, qui regroupe les États d’Afrique de l’Ouest et cherche à soutenir l’intégration économique dans la sous-région. Dans ce contexte, l’attrait des capitaux miniers se joue autant sur la qualité des permis que sur la stabilité réglementaire, les infrastructures, l’électricité et la visibilité donnée aux projets. Abidjan veut capitaliser sur cet avantage, alors que plusieurs pays voisins restent de grands producteurs d’or.

Les faits à retenir sur Afema

Le point de départ est connu. Turaco Gold a finalisé en avril 2024 l’acquisition d’une participation initiale de 51 % dans Taurus Gold Afema Holdings, société détentrice du permis minier d’Afema, avec une option pour monter plus haut par la suite. Le projet est couvert par un permis d’exploitation de 227 km², soutenu par une convention minière avec l’État ivoirien. À cette étape, le groupe a payé 1,5 million de dollars et émis 46,5 millions d’actions, selon ses documents de marché.

Depuis, la progression a été rapide. La ressource minérale d’Afema est passée à 4,65 millions d’onces d’or, contre 4,06 millions quelques mois plus tôt, puis a été présentée de nouveau en 2026 à 4,65 millions d’onces, désormais sur une base de 116,7 Mt à 1,3 g/t. L’étude de préfaisabilité publiée en juin 2026 retient une réserve probable de 1,91 million d’onces et un profil de production d’environ 200 000 onces par an sur plus de dix ans. Le groupe prévoit toujours une première production à l’horizon 2029.

La prochaine étape attendue au quatrième trimestre 2026 pourrait ajouter un huitième gisement, Niamienlessa, après sept pôles déjà identifiés : Woulo Woulo, Herman, Jonction, Anuiri, Asupiri, Begnopan et Toilesso. Turaco indique aussi vouloir renforcer certaines zones déjà connues, notamment Woulo Woulo, Asupiri et Begnopan. En parallèle, la société a poursuivi les forages sur les prospects qu’elle juge les plus prometteurs, avec un objectif simple : convertir davantage de ressources en réserves, c’est-à-dire en tonnages jugés économiquement exploitables après études supplémentaires.

Pourquoi ce jalon compte pour la Côte d’Ivoire

Dans le secteur minier, la nuance entre ressource et réserve est décisive. Une ressource mesure la présence d’un métal dans le sous-sol ; une réserve correspond à la part qui peut, en principe, être extraite de manière rentable et techniquement maîtrisée. C’est ce passage qui décide d’un calendrier industriel, d’un budget de construction, d’un plan d’embauche et, plus largement, de la crédibilité d’un projet auprès des autorités, des investisseurs et des riverains. À Afema, seuls quatre gisements disposeraient pour l’instant de réserves intégrées au schéma de mine, pour 1,91 million d’onces.

La Côte d’Ivoire a intérêt à voir ces étapes aboutir. Le ministère des Mines met en avant une production aurifère attendue à 61 tonnes en 2025, 63 tonnes en 2026 et 65 tonnes en 2027, avec l’appui de projets déjà en route comme Lafigué et Koné. À plus long terme, les autorités affichent l’ambition de faire du pays un leader africain de l’or. Afema s’insère dans cette trajectoire, mais il ne remplacera pas à lui seul la politique publique : l’enjeu reste de mieux relier l’extraction, la transformation locale, les retombées fiscales et la transparence des contrats.

Le dossier dit aussi quelque chose de la méthode ivoirienne. Le cadre minier repose sur des permis attribués par l’État, avec participation publique minoritaire dans les projets, et une place affirmée au secteur privé. L’ITIE souligne d’ailleurs que la Côte d’Ivoire a renforcé la publication des données de propriété effective et la surveillance des comités locaux de développement minier, tout en reconnaissant que la transparence contractuelle reste un chantier. Pour un projet comme Afema, cela signifie que la performance ne sera pas seulement jugée à la quantité d’or, mais aussi à la qualité de la gouvernance autour du site.

Sur le terrain, la présence de la SODEMI, société d’État, et des autorités minières locales montre que le dossier reste suivi de près. Lors d’une visite récente sur le site, la SODEMI a évoqué l’avancement des travaux, la tenue des installations, la carothèque et les carottes de forage, en présence d’un sous-préfet et du directeur régional des Mines. Cet ancrage institutionnel compte, car il conditionne la relation avec les populations riveraines, la gestion des accès, les attentes en matière d’infrastructures et la façon dont un futur chantier industriel s’insère dans une zone qui ne vit pas seulement de la mine.

Ce qu’il faut surveiller d’ici fin 2026

La suite se jouera sur trois plans. D’abord, la prochaine mise à jour des ressources dira si Niamienlessa rejoint la liste des gisements d’Afema et si d’autres zones confirment leur potentiel. Ensuite, il faudra observer si cette croissance se traduit par de nouvelles réserves, donc par une mine plus robuste sur le papier. Enfin, le calendrier de développement devra rester cohérent avec les exigences d’autorisation, de financement et de construction. Dans la région ouest-africaine, où plusieurs États cherchent à mieux valoriser leurs gisements, chaque projet avancé devient aussi un test de crédibilité pour le climat minier du pays qui l’accueille.