Un géant du Zambèze, au cœur d’un arbitrage mozambicain
À Cahora Bassa, la question ne se limite pas à produire de l’électricité. Il s’agit aussi de savoir comment faire d’un même ouvrage un moteur industriel, une source de recettes publiques et un atout d’aménagement territorial pour le Mozambique. Dans la province de Tete, la retenue du Zambèze dessine un paysage spectaculaire. Mais elle concentre surtout une infrastructure décisive pour Maputo, pour les entreprises et pour les réseaux électriques de l’Afrique australe.
Le barrage s’inscrit dans un ensemble plus large, le complexe hydroélectrique de Cahora Bassa, exploité par la société HCB, basée à Songo, dans le district de Cahora Bassa, province de Tete. L’ouvrage fonctionne depuis 1975 et affiche une capacité installée de 2 075 MW. La société le présente comme l’un des principaux ensembles de génération, de transport et de commercialisation d’énergie de la zone australe.
Du barrage au réseau régional
La valeur de Cahora Bassa dépasse largement le site lui-même. Son courant alimente le marché mozambicain et s’insère dans les échanges de la Southern African Power Pool, le pool électrique de la SADC, créé en 1995 pour organiser les interconnexions régionales. Les lignes HVDC relient le Songo à Apollo, en Afrique du Sud, tandis que d’autres infrastructures desservent le centre et le nord du Mozambique via Matambo.
Cette logique régionale est ancienne. Le pouvoir hydroélectrique de Cahora Bassa a d’abord été pensé pour des usages dépassant les frontières mozambicaines. Aujourd’hui encore, HCB indique fournir de l’électricité à des clients comme EDM, Eskom et ZESA, les opérateurs du Mozambique, d’Afrique du Sud et du Zimbabwe. Le rôle de l’ouvrage dans la sécurité énergétique régionale reste donc concret, même quand l’hydrologie devient plus instable.
Les chiffres récents montrent aussi la centralité financière du barrage. En 2024, HCB a annoncé une production de 15 753,52 GWh et un résultat net de 14,1 milliards de meticais, le plus élevé de son histoire selon la société. Pour 2025, elle a ensuite communiqué une production de 10 921 GWh, en contexte de crise hydrologique. Ces données traduisent une réalité simple : Cahora Bassa reste un actif stratégique, mais sa performance dépend directement des pluies, des retenues amont et de la gestion fine du Zambèze.
Ce que rapporte Cahora Bassa au Mozambique
Pour l’État mozambicain, l’intérêt du site est double. D’abord, il y a la production d’énergie. Ensuite, il y a la rente publique liée à l’exploitation d’un actif majeur. HCB affirme avoir versé, sur les trois dernières années, plus de 23,172 milliards de meticais au budget de l’État au titre de divers impôts, et plus de 9,696 milliards de meticais au titre de la taxe de concession. En 2024, l’entreprise a aussi été présentée comme premier contributeur dans deux catégories fiscales par l’administration mozambicaine, selon ses propres communications.
Ce poids budgétaire compte particulièrement dans un pays où l’investissement énergétique demeure un levier de souveraineté économique. Cahora Bassa nourrit l’approvisionnement des ménages, des services et de certaines activités extractives et industrielles. Il soutient aussi la crédibilité du Mozambique comme fournisseur régional, alors que la demande électrique continue de croître en Afrique australe. Le barrage ne résout pas tout, mais il sécurise une part décisive de la matrice énergétique nationale.
Pour les communautés riveraines, l’effet est plus nuancé. La retenue a stimulé la pêche, les transports de proximité, certaines activités agricoles et l’implantation de services autour de Songo et de la vallée du Zambèze. Mais la gouvernance de l’eau reste sensible. Une grande retenue modifie les rythmes du fleuve, la mobilité des populations, les usages de rive et l’équilibre écologique. La zone dépend donc d’une gestion qui articule production, sécurité hydraulique et protection des écosystèmes.
Le tourisme, un potentiel réel mais encore dispersé
Le lac de Cahora Bassa est aussi l’un des grands arguments touristiques de Tete. Le portail officiel Visit Mozambique décrit la retenue comme un site qui s’intègre à un paysage de reliefs, d’îles et de biodiversité, avec des possibilités de croisière fluviale, d’écotourisme et de sports nautiques. La compagnie aérienne nationale ajoute que l’activité touristique y est déjà en développement et qu’elle peut s’appuyer sur d’autres sites proches, comme les eaux thermales de Boroma, les forteresses de Tete et les paysages du Zambèze.
La province de Tete possède ici un avantage rare. Elle réunit patrimoine historique, corridors économiques, faune riveraine et grande infrastructure énergétique. Le parc national de Mágoè, situé au bord du Zambèze et de la retenue, renforce cette lecture territoriale. Autrement dit, Cahora Bassa n’est pas seulement une curiosité d’ingénierie. C’est un point d’entrée vers une offre plus large, qui peut associer nature, mémoire locale et économie de services.
Mais ce potentiel reste partiellement sous-exploité. Les sources institutionnelles évoquent des atouts, pas encore un marché mûr. Le défi se situe donc moins dans la beauté du site que dans l’organisation de l’accès, de l’hébergement, de la signalétique, des services nautiques et de la protection environnementale. Dans une province connue à la fois pour ses ressources minières et pour ses liens avec la SADC, le tourisme peut devenir une diversification utile, à condition de ne pas contredire les usages énergétiques et hydriques du barrage.
Ce que Cahora Bassa dit du Mozambique et de l’Afrique australe
Cahora Bassa résume un choix de développement très africain dans ses tensions comme dans ses promesses : faire coexister souveraineté énergétique, intégration régionale, recettes publiques et valorisation du territoire. Dans un pays souvent vu de l’extérieur à travers ses fragilités, l’ouvrage rappelle au contraire une capacité de projection. Il montre un Mozambique qui exporte de l’électricité, structure des réseaux et dispose d’un actif industriel de premier plan dans la région australe.
Cette position est stratégique pour la SADC, où les interconnexions électriques restent un sujet central de stabilité économique. Elle l’est aussi pour l’Union africaine, qui promeut l’intégration par les infrastructures et les marchés continentaux. Cahora Bassa est donc plus qu’un barrage mozambicain. C’est un nœud régional. Son avenir dépendra de trois équations à surveiller : l’eau disponible, la modernisation des installations et la capacité à transformer un site industriel en espace de développement territorial équilibré.