À l’heure des batteries, Le Caire cherche à passer du marché à l’atelier

Dans une économie où chaque kilowatt compte, l’enjeu n’est plus seulement d’acheter des équipements propres. Il devient stratégique de les fabriquer, puis de les intégrer à une chaîne industrielle locale. C’est exactement la ligne que suit l’Égypte, au moment où la transition énergétique accélère la demande en stockage, en batteries de traction et en composants pour véhicules électriques.

Ce mouvement s’inscrit dans une trajectoire déjà engagée au Caire, capitale de l’Égypte, autour de la production locale et de la réduction de la facture d’importation. Les autorités égyptiennes rappellent depuis plusieurs années leur objectif de porter la part des énergies renouvelables à 42 % du mix électrique d’ici 2035, tout en poussant la fabrication locale de matériel énergétique.

Un accord industriel qui vise d’abord les utilitaires, puis le stockage

Le 13 septembre 2025, la société égyptienne BME a signé un contrat avec le groupe chinois CATL pour créer une usine de systèmes de batteries en Égypte. La première phase doit atteindre une capacité annuelle de 1 GWh, pour un investissement initial supérieur à 2 milliards de livres égyptiennes, soit environ 39 millions de dollars, avec un objectif de 40 % de contenu local. Ces chiffres ont été confirmés par plusieurs sources égyptiennes.

Le projet doit démarrer par des batteries destinées aux véhicules commerciaux lourds. Ensuite, une deuxième phase doit porter la capacité à 5 GWh par an et élargir la production aux batteries pour voitures particulières ainsi qu’aux solutions de stockage pour l’énergie solaire et éolienne. CATL apportera la technologie, les équipements de production et l’assistance technique.

Le calendrier est lié à un contexte diplomatique plus large. Fin août 2025, le premier ministre égyptien Mostafa Madbouly a rencontré à Tianjin plusieurs responsables chinois, puis le président chinois Xi Jinping a confirmé le soutien de Pékin à des plans conjoints dans les énergies renouvelables, les véhicules électriques et les composants pour projets énergétiques. Le Caire a aussi invité les entreprises chinoises à investir dans l’industrie des véhicules électriques et à s’installer dans la zone économique du canal de Suez.

Ce que l’Égypte gagne, et ce qu’elle doit encore construire

Pour l’Égypte, l’intérêt est clair. Produire localement réduit les délais logistiques, limite une partie des importations et peut créer une base industrielle autour du stockage électrique. L’enjeu dépasse la seule voiture électrique. Dans un pays qui développe ses centrales solaires et éoliennes, les batteries deviennent aussi un outil de stabilité pour le réseau, notamment lors des pics de demande.

Le choix des véhicules lourds, en première étape, n’est pas anodin. Ce segment est souvent plus rapide à structurer qu’un marché grand public encore peu mature. Il permet aussi de tester la fiabilité des systèmes, de former des techniciens et de bâtir un premier tissu de sous-traitants locaux avant d’aller vers les voitures particulières et le stockage stationnaire. C’est une logique d’apprentissage industriel, plus qu’une simple annonce d’image. Cette lecture découle des phases et des usages prévus dans l’accord.

Le défi, lui, reste élevé. Le contenu local de 40 % demandé dans la première phase montre que la dépendance aux composants importés ne disparaît pas d’un coup. Les cellules, la chimie, les équipements de fabrication et une partie du savoir-faire restent encore concentrés à l’extérieur. La vraie question est donc celle du transfert de technologie, de la formation et de l’industrialisation de fournisseurs égyptiens capables de suivre le rythme.

CATL arrive avec un poids qui compte. L’entreprise dit avoir gardé en 2025 la première place mondiale sur le marché des batteries de traction et sur les livraisons de batteries de stockage, selon son rapport annuel publié en 2026. Elle revendique aussi une capacité de production mondiale de 772 GWh en 2025. Cette puissance industrielle explique pourquoi elle est sollicitée dans plusieurs marchés en quête de localisation.

Au-delà du contrat, un signal pour l’Afrique du Nord et pour le continent

Pour l’Égypte, ce dossier résonne au-delà de ses frontières. Le pays cherche à se positionner comme plate-forme industrielle entre l’Afrique, le Moyen-Orient et l’Europe. La zone économique du canal de Suez, déjà présentée par les autorités comme un levier logistique et manufacturier, peut servir de point d’ancrage à des chaînes de valeur liées aux véhicules électriques, au solaire et au stockage.

Cette stratégie répond aussi à une réalité continentale plus large. En 2025, l’Afrique a vu sa demande en solaire et en systèmes de stockage progresser, tandis que la dépendance aux équipements importés restait forte. Des analyses de BloombergNEF ont montré que, dans certains marchés africains, la Chine dominait déjà une grande partie des importations d’équipements solaires et de batteries. L’enjeu, pour plusieurs États, est donc de transformer une relation d’achat en capacité de production locale.

L’accord signé par BME et CATL s’inscrit dans ce basculement. Il dit quelque chose de la nouvelle bataille industrielle qui s’ouvre en Afrique du Nord : capter la valeur ajoutée des technologies vertes, et pas seulement leur consommation. Si l’exécution suit, l’Égypte pourrait renforcer sa place dans l’économie régionale de l’énergie. Si le transfert de compétences reste limité, le projet restera surtout un relais d’assemblage. C’est là que se jouera sa portée réelle.