Une avancée utile, mais un test pour le réseau comorien
Aux Comores, ajouter des mégawatts ne suffit pas. L’enjeu réel est plus discret, mais plus décisif : faire circuler l’électricité jusqu’aux foyers, aux services publics et aux petites entreprises, sans perdre une part trop importante en route. C’est dans ce cadre que l’Union des Comores a mis en service, le 5 septembre à Ouani, sur Ndzuwani, une nouvelle série d’installations solaires réparties entre Grande Comore, Anjouan et Mohéli.
Le projet porte sur trois centrales photovoltaïques totalisant environ 20 MW, complétées par 16 MWh de stockage par batteries et près de 30 kilomètres de lignes moyenne tension. Le financement, assuré par l’Abu Dhabi Fund for Development, s’élève à environ 84,4 millions de dirhams émiratis. L’exploitation et la maintenance ont été confiées à Global South Utilities, dans un montage piloté avec Masdar.
Ce que disent les chiffres de l’énergie comorienne
Le geste est important parce qu’il intervient dans un système électrique encore fragile. Selon le Pacte national sur l’énergie de l’Union des Comores, la capacité installée du pays était d’environ 53 MW en 2024, mais seulement 22 MW étaient effectivement disponibles. Le solaire représentait alors 11,3 MW. Autrement dit, la nouvelle capacité ajoutée représente un apport lourd à l’échelle nationale.
Le même document souligne une dépendance très forte aux combustibles importés. La production thermique au diesel restait dominante, avec un coût moyen de production estimé à 0,76 dollar par kWh, contre un tarif moyen de vente de 0,43 dollar. L’écart nourrit la dépendance de l’opérateur public SONELEC aux subventions, évaluées à 22 millions de dollars par an, soit environ 2 % du PIB.
La faiblesse du réseau est un autre point clé. Le Pacte national sur l’énergie évoque des pertes techniques et commerciales élevées, liées à la vétusté des infrastructures et à une gestion insuffisamment modernisée. Le problème n’est donc pas seulement la production. Il tient aussi à la capacité du pays à transporter, répartir et sécuriser l’électricité sur ses trois îles.
Grande Comore, Anjouan, Mohéli : une même promesse, des réalités différentes
La répartition des nouvelles centrales dit beaucoup de la géographie comorienne. À Grande Comore, le projet affiche 12,86 MW ; à Anjouan, 4,05 MW ; à Mohéli, 3,1 MW. Le stockage, lui, doit aider à lisser l’intermittence du solaire et à sécuriser l’alimentation aux heures de pointe. Ce point compte particulièrement dans un archipel où les coupures pèsent sur les services publics comme sur les activités artisanales et commerciales.
À Moroni, la capitale, l’enjeu est aussi politique. Le président Azali Assoumani présente cette infrastructure comme une étape vers une Union des Comores « plus souveraine énergétiquement » et « plus forte économiquement ». Le discours officiel insiste sur la fiabilité, la croissance et l’amélioration des conditions de vie. Mais sur le terrain, l’électricité fiable est surtout un levier de base pour les hôpitaux, les écoles, l’eau, la conservation des produits et la petite transformation locale.
La présence de lignes électriques neuves est importante à ce titre. Sans réseau, le solaire reste une production locale partiellement isolée. Avec ces lignes, le pays espère mieux relier la production au transport, puis au service final. C’est là que se jouera la différence entre une inauguration symbolique et un vrai gain structurel.
Une lecture comorienne, et une portée régionale
Les Comores s’inscrivent dans un espace régional où les îles cherchent des solutions énergétiques adaptées à la contrainte foncière, au coût de l’importation des carburants et à la vulnérabilité climatique. Le pays est membre de l’Union africaine depuis 1975 et de la Commission de l’océan Indien, une organisation intergouvernementale qui réunit aussi Madagascar, Maurice et les Seychelles, avec La Réunion au titre de la France. Cette géographie politique rappelle que l’énergie est, pour les Comores, une question nationale mais aussi insulaire et régionale.
Le dossier énergétique comorien intéresse aussi l’Agenda 2063 de l’Union africaine, qui met en avant l’intégration, la résilience et les infrastructures. Ici, la transition ne repose pas sur un grand réseau continental, mais sur une série de solutions modulaires : solaire, stockage, distribution, maintenance. C’est une configuration proche de celle de plusieurs États insulaires africains, souvent obligés d’innover avec des systèmes de petite taille, mais à fort impact social.
La portée continentale du dossier tient enfin au modèle de financement. Le projet comorien illustre la place croissante des partenariats du Golfe dans les infrastructures africaines, en particulier dans les secteurs de l’énergie propre. Pour Moroni, l’enjeu sera de transformer cet apport externe en capacité durable locale : compétences techniques, maintenance, réduction des pertes et meilleure gouvernance du réseau. C’est à cette condition que les 20 MW solaires pèseront réellement sur le quotidien des Comoriens.