Au Tigré, dans le nord de l’Éthiopie, la reprise des combats ne menace pas seulement un fragile retour au calme. Elle ravive aussi le risque d’un affrontement entre Addis-Abeba et Asmara, deux capitales liées par une histoire de guerre, de rapprochements et de rivalités régionales.

Les accusations échangées à l’ONU ne permettent pas, à elles seules, d’établir qui a franchi la frontière ni avec quelles forces. Mais elles montrent que la crise tigréenne déborde désormais les rapports entre le pouvoir fédéral éthiopien et les acteurs politiques de la région. Pour les habitants, l’urgence reste plus concrète : combats, déplacements et accès incertain aux soins et aux services essentiels.

Une paix de 2022 fragilisée par de nouveaux combats

Le Tigré est une région du nord de l’Éthiopie, frontalière de l’Érythrée. Entre 2020 et 2022, une guerre opposant les forces fédérales éthiopiennes au Front populaire de libération du Tigré (TPLF) a impliqué plusieurs acteurs armés, dont l’armée érythréenne. L’accord signé à Pretoria, en Afrique du Sud, en novembre 2022, a mis fin aux principaux combats, sans régler toutes les tensions politiques et territoriales.

Le regain de violence à la fin de septembre 2026 met cet accord sous pression. Le TPLF et des forces alliées au gouvernement fédéral se sont disputé des villes et des positions stratégiques. Le 3 octobre, les combattants rebelles ont annoncé leur retrait de Mekelle, la capitale régionale, où des forces alliées au pouvoir central sont ensuite entrées. Les vols d’Ethiopian Airlines vers Mekelle ont repris le 11 octobre, après une interruption liée aux combats. Ces évolutions ne signifient toutefois pas que la région est pacifiée.

Le secrétaire général des Nations unies s’est dit préoccupé, le 10 octobre, par la reprise des hostilités au Tigré, ainsi que dans les régions voisines de l’Afar et de l’Amhara. Il a appelé toutes les parties à cesser les combats et les signataires de l’accord de Pretoria à reprendre le dialogue. L’ONU s’est également inquiétée de signalements faisant état de forces érythréennes en Éthiopie, sans présenter ces informations comme un fait définitivement établi.

Des versions opposées devant les Nations unies

Le 9 octobre, le ministre éthiopien des Affaires étrangères, Gedion Timothewos, a écrit au Conseil de sécurité de l’ONU. Il accuse l’Érythrée d’avoir envoyé des unités en territoire éthiopien et invoque le droit à la légitime défense prévu par la Charte des Nations unies. Addis-Abeba accuse aussi Asmara de soutenir des groupes insurgés. Ces accusations sont celles du gouvernement éthiopien; elles ne constituent pas, en elles-mêmes, une vérification indépendante de la présence ou des activités de soldats érythréens.

L’Érythrée rejette ces accusations. Dans une lettre envoyée au Conseil de sécurité le 10 octobre, son ministre des Affaires étrangères, Osman Saleh, demande à l’ONU de condamner ce qu’il décrit comme une déclaration de guerre éthiopienne et de prendre des mesures dissuasives. Asmara présente ainsi les déclarations d’Addis-Abeba comme une menace contre sa souveraineté. Les deux gouvernements font donc appel à la même institution, mais pour défendre des récits incompatibles.

Des informations de presse citant des responsables locaux et des témoins font état de mouvements de soldats érythréens dans certaines localités du Tigré. Un chiffre de 5 000 à 8 000 soldats a également été avancé par une source sécuritaire citée par Africanews et l’Associated Press. Faute de confirmation indépendante permettant d’établir ce bilan, il ne peut être présenté comme un décompte vérifié. L’ONU, de son côté, évoque des signalements et appelle à la désescalade.

Le Tigré, point de rencontre de plusieurs rivalités

La crise ne se réduit pas à un différend frontalier. Le Tigré reste marqué par les séquelles de la guerre et par des désaccords sur son administration, la représentation politique du TPLF et l’application de l’accord de Pretoria. La rivalité entre factions tigréennes et les relations tendues entre le gouvernement fédéral et les autorités régionales compliquent toute reprise du processus de paix.

La question de l’accès à la mer ajoute une dimension régionale. L’Éthiopie, pays enclavé depuis l’indépendance de l’Érythrée en 1993, défend publiquement son intérêt à obtenir un accès souverain à la mer Rouge. L’Érythrée voit dans les ambitions maritimes d’Addis-Abeba un motif d’inquiétude. Un accès négocié aux ports et une revendication de souveraineté territoriale ne sont pas la même chose; la distinction importe, car toute confusion peut alimenter les craintes et les calculs militaires.

La Corne de l’Afrique est aussi affectée par la guerre au Soudan et par les rivalités entre États voisins. L’Érythrée, l’Éthiopie et Djibouti se trouvent sur la rive africaine de la mer Rouge, une voie maritime stratégique. Une escalade entre Addis-Abeba et Asmara pourrait donc peser sur la sécurité frontalière, les échanges et les relations avec les pays voisins. Elle compliquerait également les efforts de l’Union africaine, dont le siège est à Addis-Abeba, pour soutenir une désescalade régionale.

Les civils paient le prix de l’incertitude

À Mekelle, des habitants ont décrit à l’Associated Press des banques fermées, des pénuries et un accès insuffisant aux soins. Ces témoignages illustrent des difficultés rapportées dans une ville touchée par les combats; ils ne décrivent pas à eux seuls toute la situation au Tigré. Dans les zones rurales et les localités proches des lignes de front, l’accès des équipes humanitaires et la reprise des services peuvent être encore plus difficiles à garantir.

Les conséquences dépassent aussi les ménages directement exposés aux combats. La fermeture des routes ou des services bancaires freine le commerce et complique le paiement des salaires et des achats. Les agriculteurs, les petits commerçants et les entreprises qui dépendent de liaisons régulières sont particulièrement vulnérables à une nouvelle rupture. Pour les autorités fédérales et régionales, la capacité à restaurer les services civils comptera autant que le contrôle militaire des villes.

La suite dépendra des gestes observables sur le terrain : recul des forces, accès humanitaire, arrêt des frappes et reprise de discussions entre le gouvernement fédéral et les dirigeants tigréens. L’ONU appelle au retour au cadre de Pretoria; l’Union africaine reste un acteur central pour accompagner une médiation. À ce stade, les accusations mutuelles ne suffisent pas à établir les responsabilités. Mais la présence signalée de forces érythréennes, si elle se confirmait, transformerait une crise intérieure en confrontation directe entre deux États voisins.

Sources consultées : dépêche de l’Associated Press sur la lettre de l’Éthiopie à l’ONU ; recoupement par Africanews des accusations et des déploiements rapportés ; déclaration du secrétaire général des Nations unies du 10 octobre 2026 ; démarche de l’Érythrée auprès du Conseil de sécurité, rapportée par Deutsche Welle ; analyse régionale de l’International Crisis Group sur l’Éthiopie, l’Érythrée et le Tigré.