Au Sénégal, la réforme pénale votée en mars a changé l’échelle du risque pour les personnes LGBT : arrestations, inquiétude des proches et recul possible du recours aux soins se mêlent désormais aux débats sur l’application de la loi. À Dakar, l’ouverture de la 89e session publique de la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples donne à ces questions une portée régionale immédiate.

Une réforme qui élargit la pression

Le 11 mars 2026, l’Assemblée nationale sénégalaise a modifié l’article 319 du Code pénal. La peine prévue pour les relations sexuelles consenties entre personnes du même sexe est passée d’un à cinq ans à cinq à dix ans d’emprisonnement. Le texte sanctionne également la promotion ou le soutien aux personnes et organisations LGBT. La loi a ensuite été promulguée à la fin du mois de mars, selon des informations concordantes de la presse sénégalaise et d’APA, l’Agence de presse africaine.

Cette modification intervient dans un pays où les relations homosexuelles étaient déjà pénalisées. Elle élargit toutefois les peines et augmente l’exposition des personnes qui soutiennent les communautés concernées. Les conséquences ne se limitent donc pas aux personnes visées par une enquête : proches, avocats, associations et professionnels de santé peuvent aussi craindre d’être associés à une infraction.

Le durcissement s’inscrit dans un débat politique et social qui s’est intensifié avant le vote. En février, des arrestations et une forte attention médiatique ont remis le sujet au premier plan. Des observateurs ont aussi relevé la diffusion publique d’informations médicales concernant des personnes mises en cause. Ce contexte importe : la loi a été adoptée alors que la stigmatisation et les craintes d’exposition étaient déjà fortes.

Des arrestations et des obstacles à la défense

Dans un rapport publié le 12 octobre, Human Rights Watch (HRW) dit avoir recueilli 39 témoignages sur les effets de cette évolution. L’organisation rapporte qu’au moins 212 personnes ont été arrêtées entre février et juillet, d’après les données de la Rencontre africaine pour la défense des droits de l’homme (RADDHO), une organisation sénégalaise. Ce chiffre est attribué à la RADDHO : il ne constitue pas un décompte officiel publié par les autorités.

Un autre organisme, le HIV Justice Network, avance un bilan supérieur à 300 arrestations pour la période étudiée. Les deux estimations ne concordent pas. Elles proviennent de collectes distinctes et ne doivent pas être confondues avec un chiffre vérifié par un registre public. Cette différence souligne aussi la difficulté de mesurer les interpellations dans un climat où les personnes concernées et leurs proches peuvent hésiter à témoigner.

Le rapport fait état d’arrestations dans plusieurs localités, dont Dakar, Thiès, Rosso, Saint-Louis, Yeumbeul et Ziguinchor. Un jeune homme interrogé au sujet de son arrestation à Thiès affirme avoir été frappé et blessé. Ces accusations restent des témoignages rapportés par HRW ; elles ne valent pas, à elles seules, constat judiciaire indépendant. L’organisation évoque aussi des restrictions imposées à des détenus LGBT à la prison de Rebeuss, dans la capitale. Les autorités sénégalaises n’ont pas confirmé ces éléments dans les informations citées ici.

La défense juridique constitue un autre enjeu. Selon les témoignages recueillis, des avocats redoutent les conséquences professionnelles ou sociales d’affaires liées à la loi. Pourtant, l’accès à un conseil juridique est essentiel pour contester une arrestation, préserver la présomption d’innocence et vérifier les conditions de détention. Quand les juristes hésitent à intervenir, les personnes détenues risquent de disposer de moins de moyens pour faire valoir leurs droits.

Santé, confidentialité et accès aux soins

HRW et le HIV Justice Network rapportent que des personnes détenues auraient été soumises à des tests de dépistage du VIH sans consentement éclairé. Ils affirment également que certains résultats auraient été utilisés dans des poursuites supplémentaires. Ces faits sont rapportés par les organisations et n’ont pas été établis ici par une décision de justice ou une enquête publique indépendante.

Le sujet dépasse les procédures pénales. Si des personnes associent le dépistage à un risque d’arrestation, de divulgation de données médicales ou de stigmatisation, elles peuvent retarder le recours aux soins. Des acteurs de santé interrogés dans le rapport alertent sur cet effet possible. Il concerne aussi le travail de prévention et de suivi, notamment pour les personnes qui ont besoin d’un accompagnement confidentiel. Il ne s’agit pas d’affirmer qu’un recul sanitaire est déjà mesuré, mais de prendre au sérieux un risque signalé par les professionnels.

Les effets quotidiens décrits ne sont pas identiques pour tous. À Dakar, la visibilité médiatique et la concentration des services peuvent faciliter l’accès à certaines aides, tout en exposant davantage les personnes aux dénonciations. Dans des villes comme Thiès ou Ziguinchor, les réseaux de soutien et l’accès à une défense spécialisée peuvent être différents. Les témoignages rapportés évoquent aussi anxiété, retrait de la vie sociale et consultations psychologiques plus nombreuses. Ces récits donnent une indication des conséquences humaines, sans permettre à eux seuls d’en mesurer l’ampleur nationale.

Un test pour les engagements régionaux

La Commission africaine des droits de l’homme et des peuples, organe de l’Union africaine chargé de promouvoir et protéger les droits garantis par la Charte africaine, tient sa session publique du 21 au 30 octobre 2026 à Dakar. Son calendrier officiel confirme ces dates. La réunion offre un cadre où les engagements inscrits dans la Charte peuvent être discutés avec les États et les organisations de la société civile. Elle ne préjuge toutefois d’aucune décision sur la loi sénégalaise.

Pour le Sénégal, membre de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), l’enjeu est aussi institutionnel : comment concilier l’application du droit pénal avec les garanties relatives à la dignité, à la vie privée, à la santé et à la défense ? Ces garanties ne dispensent pas d’examiner les faits reprochés à chaque personne. Elles imposent que les procédures reposent sur des éléments vérifiables et respectent les droits fondamentaux.

La suite dépendra notamment de la manière dont les autorités appliqueront la loi, de l’accès effectif des détenus à leurs avocats et de la protection de la confidentialité médicale. Les chiffres d’arrestations devront être clarifiés par des données publiques comparables. À Dakar, la session de la Commission africaine place ces questions dans un espace continental de dialogue ; elle ne remplace ni les garanties judiciaires nationales ni l’obligation de documenter chaque allégation.