Sur une rive où la frontière passe au milieu de l’eau, détruire une drague ne suffit pas à protéger durablement un cours d’eau. Dans le Sud-Comoé, la lutte contre l’orpaillage clandestin se joue autant dans la répétition des patrouilles que dans la coopération entre la Côte d’Ivoire et le Ghana.

Une intervention au bord d’un cours d’eau partagé

À proximité de Mouyassué, dans le Sud-Comoé, une unité de la Brigade spéciale de surveillance et d’intervention (BSSI), rattachée au ministère ivoirien des Eaux et Forêts, a repéré du matériel lié à l’extraction illégale. Des hommes ont fui à l’approche des agents, laissant notamment des bonbonnes de gaz. Les responsables de l’opération expliquent que ce type d’équipement alimente les moteurs employés pour creuser ou faire fonctionner des embarcations.

Les dragues aspirent les sédiments au fond des rivières. L’extraction trouble l’eau et remue les berges. Sur place, les agents ont également signalé la présence de mercure, utilisé pour séparer l’or des autres matériaux. Les risques ne s’arrêtent pas au site minier : lorsque des substances polluantes atteignent l’eau, les communautés riveraines et les activités qui en dépendent peuvent être exposées.

La scène rapportée fait aussi apparaître une autre dimension : un jeune homme interpellé disait avoir quitté l’orpaillage pour travailler dans le cacao. Les agents ont trouvé du mercure dans son sac. Il a ensuite été identifié comme âgé de 17 ans. Son parcours individuel ne résume pas celui des personnes présentes sur ces sites, mais rappelle que les opérations peuvent impliquer des travailleurs migrants et des mineurs, parfois attirés par la recherche de revenus ou par des situations de déplacement.

Des opérations nombreuses, un retour toujours possible

La Côte d’Ivoire a renforcé son dispositif contre l’exploitation aurifère clandestine au fil des dernières années. Le Conseil national de sécurité a créé en 2021 un groupement spécialisé pour appuyer les services chargés de faire appliquer la réglementation minière. La BSSI intervient, elle, sur le terrain pour surveiller notamment les zones forestières et les cours d’eau.

Les bilans officiels donnent une mesure de l’ampleur du phénomène, mais ils décrivent aussi les limites d’une stratégie fondée sur le déguerpissement. En 2023, le gouvernement recensait 1 098 sites traités dans 302 localités, réparties dans 25 régions et le district de Yamoussoukro. Il faisait également état de 501 personnes interpellées entre janvier et octobre de cette année-là. Ces données sont un bilan administratif : elles ne disent pas, à elles seules, combien de sites ont ensuite été réoccupés ni combien d’activités se sont déplacées ailleurs. Le bilan gouvernemental de 2023 sur les opérations donne toutefois un repère national.

Les responsables de la BSSI soulignent que les sites abandonnés peuvent se réactiver lorsque les patrouilles s’espacent. Détruire les concasseurs et les dragues réduit la capacité immédiate d’extraction, mais ne règle ni l’accès aux équipements ni les incitations économiques qui poussent certains travailleurs vers l’activité. La surveillance régulière, les enquêtes sur les filières d’approvisionnement et des solutions de revenus légales sont donc des enjeux complémentaires, même si leur mise en œuvre demande du temps et des moyens.

La frontière impose une réponse coordonnée

Dans le Sud-Comoé, la proximité du Ghana complique les interventions. Les agents ivoiriens affirment que certains orpailleurs peuvent se replier de l’autre côté de la frontière. Il s’agit d’un constat rapporté par les responsables de terrain, et non d’une preuve que les autorités ghanéennes tolèrent ces activités. En revanche, il souligne une difficulté concrète : une action menée par un seul État risque de déplacer les opérations plutôt que de les interrompre.

Les fleuves et rivières de cette zone ne s’arrêtent pas à la limite administrative. La Bia et la Tanoé comptent parmi les cours d’eau transfrontaliers concernés par la surveillance. Une base avancée ivoirienne a été installée à Noé en 2024 pour renforcer la présence sur ces secteurs. La coopération entre Abidjan et Accra — notamment l’échange d’informations et la coordination des contrôles — peut donc peser directement sur l’efficacité des opérations. La présentation officielle du dispositif ivoirien décrit le rôle des unités spécialisées dans cette politique.

L’enjeu est aussi régional. Les deux pays sont membres de la CEDEAO, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, qui organise leur coopération régionale. Mais les opérations contre l’orpaillage relèvent d’abord des autorités nationales : la CEDEAO ne remplace pas les contrôles de terrain ni les accords bilatéraux nécessaires pour agir de part et d’autre d’une frontière.

Protéger l’eau sans ignorer les moyens de subsistance

Les conséquences de l’orpaillage illégal ne se répartissent pas uniformément. Les populations riveraines peuvent subir la dégradation de l’eau et des berges. Les agriculteurs, pêcheurs et autres usagers des cours d’eau peuvent être affectés lorsque les ressources locales se détériorent. De leur côté, les travailleurs présents sur les sites perdent parfois leur revenu à la suite d’une opération, sans que cela garantisse qu’une activité de remplacement soit immédiatement accessible.

Le recours au mercure ajoute un risque environnemental et sanitaire qui dépasse les limites d’un chantier. Une étude consacrée à l’orpaillage dans le département de Tengréla décrit l’usage de ce métal dans l’amalgamation de l’or et ses effets potentiels sur les milieux. Cette étude de terrain sur l’orpaillage à Tengréla porte sur une autre partie du pays ; elle éclaire les mécanismes possibles, sans constituer une mesure directe de la contamination à Mouyassué.

Une politique durable doit donc distinguer l’exploitation clandestine des activités artisanales qui pourraient être encadrées par la loi. Le Code minier ivoirien fournit un cadre réglementaire, mais la formalisation suppose des contrôles crédibles, des règles applicables et des débouchés économiques. Sans cela, les fermetures peuvent déplacer les travailleurs et les équipements vers de nouveaux sites, tandis que les dommages sur les milieux persistent.

Le prochain test : empêcher la reprise des sites

À l’échelle ivoirienne, les opérations dans le Sud-Comoé mettent à l’épreuve la capacité de l’État à maintenir sa présence au-delà des interventions ponctuelles. À l’échelle ouest-africaine, elles rappellent que la gestion des ressources naturelles partagées exige des échanges suivis entre pays voisins. Le résultat ne se mesurera pas seulement au nombre de dragues détruites ou de sites évacués, mais aussi à la baisse des retours, à l’amélioration de la surveillance des cours d’eau et à la protection effective des communautés riveraines.

Les chiffres nationaux publiés en 2023 et les constats des agents à Mouyassué ne permettent pas de conclure que le phénomène est éradiqué. Ils montrent plutôt pourquoi les autorités insistent sur des patrouilles régulières. Dans cette zone frontalière, la suite dépendra autant de la continuité des contrôles ivoiriens que d’une coopération pratique avec le Ghana.