Un couloir humanitaire qui se referme au centre du Soudan
Dans le centre du Soudan, la faim n’attend pas la fin des combats. Au Kordofan du Sud, chaque route ouverte compte, parce qu’elle relie les villes assiégées, les villages déplacés et les familles qui vivent déjà au bord de la rupture. La dernière attaque contre des camions humanitaires montre à quel point l’aide peut devenir une cible, au moment même où le choléra gagne du terrain.
Depuis avril 2023, la guerre oppose les Forces armées soudanaises et les Forces de soutien rapide. Elle a fragmenté le pays, déplacé des millions de personnes et affaibli les services publics, jusque dans les États du Kordofan, un espace charnière entre Khartoum, le Darfour et les routes du Sud. Dans cette zone, l’accès humanitaire dépend d’accords locaux, de convois protégés et d’une sécurité qui se dégrade souvent plus vite que les secours n’arrivent.
Deux camions détruits, des vivres perdus et des milliers de personnes exposées
Le 30 août, deux camions transportant des vivres ont été touchés par une frappe aérienne à l’extérieur de Dilling, dans le Kordofan du Sud, alors qu’ils se rendaient vers Kadugli. Les véhicules portaient les marques visibles de l’agence onusienne chargée de l’alimentation mondiale. La cargaison contenait plus de 50 tonnes de denrées, notamment des céréales, des pois cassés jaunes, de l’huile végétale et du sel.
Cette perte n’est pas seulement matérielle. Elle prive aussi environ 6 000 personnes d’une assistance alimentaire prévue pour un mois. À Kadugli, les équipes humanitaires disent déjà aider près de 60 000 personnes confrontées à des niveaux d’insécurité alimentaire d’urgence ou plus graves. Le message est clair : quand les convois sont frappés, ce sont les files d’attente, les stocks et les rations qui s’effondrent en chaîne.
Le plus inquiétant reste la répétition. Depuis le début de l’année, huit attaques aériennes auraient endommagé des installations humanitaires ou perturbé les opérations dans le pays. Dans un contexte où les routes sont rares et les distances longues, chaque incident réduit encore la capacité à acheminer farine, huile, médicaments et eau traitée vers les zones enclavées.
Pour la population locale, la conséquence est immédiate. Pour les commerçants, les transports s’allongent et coûtent plus cher. Pour les familles déplacées, les marchés se vident plus vite que les distributions n’augmentent. Et pour les humanitaires, la question n’est plus seulement celle des stocks, mais celle du droit de circuler sans être pris pour cible.
Déplacements forcés et choléra: deux crises qui se nourrissent
La violence ne bloque pas seulement l’aide. Elle pousse aussi de nouveaux civils à partir. Dans la zone d’Abassiya, environ 730 personnes ont fui plusieurs localités et trouvé refuge dans d’autres secteurs de la même localité, ainsi qu’à Um Rawaba, dans le Kordofan du Nord. Ce type de déplacement intérieur ajoute une pression supplémentaire sur les familles d’accueil, les points d’eau et les structures de santé déjà fragiles.
Le personnel de santé paie aussi le prix de cette insécurité. Une vaccinatrice a été tuée lors d’une attaque contre un marché dans le Kordofan occidental, alors qu’elle était partie à la recherche de son fils, lui-même blessé lors d’une attaque précédente. Ce fait rappelle que la guerre ne touche pas seulement les lignes de front. Elle atteint les services qui maintiennent encore un minimum de vie civile.
À cette insécurité s’ajoute le choléra, favorisé par la saison des pluies, l’eau contaminée et les déplacements de population. Au début du mois d’août, plus de 2 600 cas avaient été signalés dans plusieurs États, et le Kordofan figurait parmi les foyers les plus préoccupants. Les autorités sanitaires, avec l’appui technique de l’OMS et de l’UNICEF, ont lancé des campagnes ciblées de vaccination orale dans le Darfour et le Kordofan occidental pour protéger près de 928 000 personnes âgées d’au moins un an.
La réponse passe aussi par l’eau. À Abu Jubayhah, dans le Kordofan du Sud, un réseau municipal réhabilité avec l’appui de l’UNICEF fournit désormais de l’eau potable à environ 25 000 habitants, dont près de 5 000 déplacés. C’est un détail technique en apparence. En réalité, c’est une barrière concrète contre la propagation de la maladie, surtout dans les zones où le savon, les latrines et les services de santé ne suivent pas.
Plus largement, les agences des Nations unies disent avoir apporté au moins une forme d’aide vitale à 12,3 millions de personnes au Soudan entre janvier et juillet. Mais seules 2,2 millions ont reçu une assistance multisectorielle complète. Le fossé entre les besoins et la réponse montre l’effet combiné de l’insécurité, des contraintes financières et des obstacles logistiques.
Un test pour Khartoum, mais aussi pour la réponse africaine
Le Soudan reste, pour les institutions humanitaires, l’une des urgences majeures du continent. L’appel humanitaire pour 2026 est fixé à 2,9 milliards de dollars et n’est financé qu’à hauteur d’environ 40 %, soit près de 1,2 milliard de dollars mobilisés. Ce niveau de financement limite la portée des distributions, des soins et des opérations d’eau et d’assainissement, surtout dans des États comme le Kordofan, où les besoins s’empilent.
La crise du Kordofan ne se lit donc pas seulement comme un épisode local. Elle dit quelque chose de l’ensemble du conflit soudanais, de sa militarisation des routes et de ses effets sur la vie quotidienne loin de Khartoum. Elle rappelle aussi qu’en Afrique du Nord comme dans la Corne du continent, la sécurité alimentaire, la santé publique et le déplacement forcé forment désormais une même équation.
Pour la suite, le point de vigilance reste double: la protection réelle des convois humanitaires et l’extension du choléra pendant la saison des pluies. Tant que ces deux fronts avanceront ensemble, le Kordofan du Sud restera l’un des lieux où se mesure, très concrètement, la capacité du Soudan à éviter un nouvel effondrement social.