À New York, la guerre du Soudan s’est invitée dans une bataille diplomatique qui dépasse le seul protocole onusien. L’absence du général Abdel-Fattah al-Burhan à l’Assemblée générale a ouvert un nouvel affrontement entre les autorités soudanaises, Washington et les médiateurs engagés pour obtenir un cessez-le-feu.

Une crise soudanaise désormais disputée jusque dans les enceintes diplomatiques

Le Soudan est en guerre depuis le 15 avril 2023. Le conflit oppose les Forces armées soudanaises, dirigées par Abdel-Fattah al-Burhan, aux Forces de soutien rapide, une formation paramilitaire commandée par Mohamed Hamdan Dagalo, dit Hemetti.

Les combats ont commencé à Khartoum avant de s’étendre au Darfour, au Kordofan et à plusieurs régions de l’est du pays. L’armée contrôle notamment Port-Soudan, où se sont installées les autorités alliées au Conseil de souveraineté. Les FSR conservent, elles, une forte présence dans l’ouest du Soudan.

Cette guerre s’inscrit dans une transition politique interrompue. Après la chute d’Omar el-Béchir en 2019, militaires et forces civiles avaient tenté de partager le pouvoir. Le processus s’est effondré après le coup d’État d’octobre 2021, puis après la rupture entre l’armée et les FSR.

À l’échelle régionale, l’Autorité intergouvernementale pour le développement, l’IGAD, joue un rôle de médiation en Afrique de l’Est. L’Union africaine et les Nations unies cherchent également à coordonner leurs efforts. Toutefois, les initiatives diplomatiques restent fragilisées par les soutiens extérieurs dont bénéficient les deux camps.

Le visa américain au cœur du bras de fer

Le ministre soudanais des Affaires étrangères et de la Coopération internationale, Mohi El-Din Salim Ahmed Ibrahim, a déclaré à l’Assemblée générale que les États-Unis n’avaient pas délivré à temps le visa nécessaire à Abdel-Fattah al-Burhan.

Le chef de l’armée soudanaise devait participer au segment de haut niveau de la session annuelle. À sa place, le ministre a pris la parole et a dénoncé la décision du pays hôte. Les autorités soudanaises y voient une restriction politique visant leur représentant le plus important dans les négociations internationales.

Des informations rapportées par Sudan Tribune indiquent que le différend s’est noué autour d’une proposition américaine de cessez-le-feu. Selon des sources diplomatiques citées par le média soudanais, Washington aurait lié la question du visa aux discussions destinées à mettre fin aux hostilités.

Cette lecture n’a pas été détaillée publiquement par l’administration américaine. Elle doit donc être considérée avec prudence. Le visa d’un dirigeant étranger relève à la fois des règles d’accès au territoire américain et des rapports de force diplomatiques autour du conflit.

Une précédente apparition d’Abdel-Fattah al-Burhan devant l’Assemblée générale avait eu lieu le 26 septembre 2024. Le procès-verbal officiel des Nations unies le présentait alors comme président du Conseil souverain de transition de la République du Soudan.

Khartoum accuse les soutiens extérieurs d’entretenir la guerre

Dans son intervention, Mohi El-Din Salim Ahmed Ibrahim a appelé à mettre fin aux livraisons d’armes, de munitions et de technologies militaires aux groupes engagés dans le conflit. Il a aussi demandé que les armes restent sous le contrôle exclusif de l’État.

« La solution juste au Soudan, qui garantisse que le conflit ne reprenne pas, passe par l’arrêt des interventions étrangères incessantes », a-t-il déclaré, selon le compte rendu de son intervention.

Le ministre a également plaidé pour le désarmement des forces non étatiques. Cette demande correspond à la position défendue par les autorités de Port-Soudan, qui présentent l’armée comme l’institution nationale légitime face aux FSR.

Le sujet reste toutefois plus complexe. Les deux belligérants sont accusés de violations graves contre les civils. Les Nations unies ont documenté des attaques contre des zones habitées, des violences sexuelles, des déplacements forcés et des entraves à l’aide humanitaire.

La question des soutiens extérieurs n’est donc pas limitée à un seul camp. Des rapports onusiens et des enquêtes internationales ont décrit des réseaux transnationaux participant à l’acheminement d’armes, de combattants, de drones et de moyens logistiques vers les FSR. Une synthèse publiée par l’agence Anadolu à partir du rapport de la mission d’établissement des faits de l’ONU évoque notamment des réseaux actifs dans plusieurs pays.

Le Conseil de sécurité avait déjà été alerté sur le rôle du soutien extérieur dans la prolongation de la guerre. En avril 2024, une responsable des Nations unies estimait que l’appui reçu par les belligérants contribuait directement à la durée du conflit.

Une guerre qui pèse sur toute la région

Les conséquences dépassent largement le territoire soudanais. Des millions de personnes ont fui vers le Tchad, l’Égypte, le Soudan du Sud, l’Éthiopie et la Libye. Ces pays voisins doivent gérer simultanément l’accueil des réfugiés, la sécurisation de leurs frontières et les risques de circulation des armes.

Le Darfour concentre une partie des inquiétudes. La région partage des frontières poreuses avec le Tchad et la Libye. Les routes commerciales, les réseaux de recrutement et les alliances armées y dépassent depuis longtemps les limites nationales.

Pour les populations soudanaises, les effets diffèrent selon les territoires. À Khartoum, la reprise de certains quartiers ne signifie pas un retour à la normale. Dans les zones rurales, l’accès aux marchés, aux soins et aux récoltes reste fortement perturbé. Les travailleurs de l’économie informelle sont particulièrement exposés, car ils dépendent de déplacements devenus dangereux.

Les autorités de Port-Soudan cherchent à renforcer leur reconnaissance diplomatique. Les FSR, de leur côté, tentent de consolider leurs positions territoriales et leurs relais extérieurs. Dans ce contexte, chaque tribune internationale devient un instrument de légitimation.

Le prochain enjeu : transformer les accusations en pression effective

Le rapport de force diplomatique ne suffira pas à interrompre les combats. La priorité reste l’ouverture d’un cessez-le-feu vérifiable, accompagné d’un accès humanitaire régulier et de garanties pour les civils.

La portée du discours soudanais dépendra surtout de la réaction des États accusés de fournir un appui militaire ou logistique aux belligérants. Les déclarations publiques devront être suivies de contrôles sur les transferts d’armes, de mesures contre les réseaux de financement et d’un suivi régional plus étroit.

L’Union africaine et l’IGAD devront également éviter la dispersion des médiations. Sans coordination, les initiatives concurrentes risquent d’offrir aux parties un espace supplémentaire pour gagner du temps.

À l’ONU, le débat sur le visa d’Abdel-Fattah al-Burhan a donc révélé un enjeu plus profond : qui peut parler au nom du Soudan, dans quelles conditions, et avec quelles garanties pour les populations prises dans la guerre ? La réponse ne se jouera pas seulement à New York. Elle dépendra aussi des décisions prises aux frontières du Soudan et dans les capitales qui alimentent, directement ou indirectement, la poursuite du conflit.