Une filière locale qui change d’échelle

Dans le sud du Sénégal, un fruit longtemps vendu au bord des routes entre dans une autre catégorie. Le madd de Casamance, cueilli dans les forêts de la région, ne se limite plus à une consommation familiale ou à quelques marchés de proximité. Son nom est désormais protégé, son origine mieux définie, et sa valeur commerciale peut être défendue avec davantage de force. Pour les producteurs, les transformatrices et les cueilleurs, l’enjeu n’est plus seulement de vendre vite. Il est aussi de vendre juste, avec un produit identifié et reconnu.

Cette bascule s’inscrit dans une trajectoire plus large. Le Sénégal a adhéré en 2023 à l’Acte de Genève de l’Arrangement de Lisbonne, le cadre de l’OMPI qui permet la protection internationale des indications géographiques, c’est-à-dire des noms liés à un territoire et à un savoir-faire précis. L’OAPI, qui couvre les États africains francophones membres, a ensuite enregistré le madd de Casamance comme indication géographique. En Afrique de l’Ouest, cette logique rejoint la stratégie de montée en gamme des produits du terroir, alors que la CEDEAO et l’UEMOA poussent depuis plusieurs années à mieux valoriser la production locale et à capter davantage de valeur sur place.

Du certificat national à la reconnaissance internationale

Le tournant décisif remonte au 25 juin 2024, quand le madd de Casamance a reçu son certificat d’enregistrement en tant qu’indication géographique auprès de l’OAPI. Le 20 août 2026, il a franchi une nouvelle étape avec son enregistrement international à l’OMPI, à Genève, aux côtés du poivre de Penja, du Cameroun. L’OAPI a présenté ces deux produits comme les premières indications géographiques protégées de son espace enregistrées sous le système de Lisbonne. Le Sénégal dispose donc désormais d’un outil juridique supplémentaire pour défendre ce fruit sur des marchés plus larges.

Cette protection n’est pas qu’un label décoratif. Le cahier des charges impose que seuls les fruits cueillis en Casamance et transformés selon des règles définies puissent porter l’appellation protégée de « Madd de Casamance ». L’OAPI rappelle que l’indication géographique protège le nom du produit et lie sa réputation à une zone précise. Dans les faits, cela aide à distinguer le produit authentique des copies, tout en donnant aux acteurs locaux un argument commercial plus solide face aux acheteurs, aux distributeurs et aux exportateurs.

Des revenus plus élevés, mais une chaîne encore fragile

Sur le terrain, les premiers effets sont visibles. Les acteurs de la filière signalent une hausse de près de 20 à 25 % du prix d’achat du fruit frais, et une progression de 15 à 20 % pour les produits transformés, depuis l’enregistrement. Cette évolution montre qu’un produit mieux identifié peut rapporter davantage à ceux qui le récoltent et le transforment. Elle confirme aussi une idée simple : la reconnaissance d’origine crée de la valeur seulement si la filière sait la conserver, la conditionner et la distribuer proprement.

Mais la chaîne reste incomplète. La FAO indique qu’environ 2 % seulement des madds récoltés sont transformés en jus ou en conserves sucrées, salées ou pimentées. Autrement dit, la grande majorité du fruit est encore vendue frais, avec peu de marge de transformation locale. Les obstacles sont connus : récolte artisanale, capacités limitées de stockage, manque d’équipements, fonds de roulement insuffisants et difficultés à maintenir une chaîne du froid adaptée. Tant que ces maillons restent faibles, le potentiel économique du madd restera inférieur à sa réputation.

Jeunes, femmes et pression sur la forêt

La filière repose surtout sur des jeunes pour la cueillette et sur des femmes pour la commercialisation et la transformation. Cette organisation donne à l’activité une portée sociale forte, car elle irrigue des revenus dans les ménages et dans les groupements d’intérêt économique. Elle montre aussi que la valeur du madd ne se concentre pas dans les seules mains d’exportateurs urbains. Elle circule d’abord dans les communes de Casamance, là où se trouvent les arbres, les cueilleurs et les ateliers de transformation.

Cette dynamique doit pourtant composer avec une ressource fragile. Le madd dépend des forêts de Casamance, et les acteurs locaux disent devoir lutter contre les feux de brousse et la déforestation. La protection de l’indication géographique impose donc une discipline écologique : respecter les lianes, préserver les arbres supports, reboiser, et organiser la cueillette pour éviter l’épuisement des sites. Dans un territoire où l’économie rurale reste très sensible aux aléas climatiques et aux pressions foncières, le succès du madd dépend autant de la qualité du produit que de la santé du milieu qui le fait naître.

Pourquoi Dakar et la région doivent désormais regarder Casamance autrement

Pour Dakar, le sujet dépasse la seule Casamance. Le gouvernement sénégalais veut développer les PME et PMI, renforcer la transformation locale et structurer des chaînes de valeur capables d’alimenter les supermarchés, les hôtels, les restaurants et l’export. Le madd s’inscrit dans cette stratégie, mais avec une exigence supplémentaire : passer d’une logique de cueillette saisonnière à une logique de marque territoriale, avec emballages adaptés, étiquetage sérieux, contrôle de qualité et volumes mieux maîtrisés. Ce passage intéresse autant l’économie informelle des routes que les circuits plus formels du commerce urbain.

La portée régionale est tout aussi claire. L’OAPI met en avant les indications géographiques comme un levier de développement local dans l’espace africain francophone, tandis que le système de Lisbonne ouvre une protection dans plusieurs pays au-delà du continent. Pour le Sénégal, le madd de Casamance devient ainsi un test utile : peut-on faire d’un produit forestier, né dans une région frontalière et longtemps cantonné aux circuits courts, une référence exportable sans perdre sa base locale ? C’est la question qui comptera désormais, bien plus que la simple cérémonie de certification.