À Dakar comme dans plusieurs localités du Sénégal, les coupures d’électricité rappellent une réalité simple : la croissance de la demande peut rapidement absorber les marges du réseau lorsque plusieurs équipements sont indisponibles en même temps. Depuis plusieurs jours, la Senelec tente ainsi de maintenir l’équilibre entre une consommation record et une capacité de production temporairement réduite.

Une pointe de consommation supérieure aux prévisions

Le directeur général de la Senelec, Papa Toby Gaye, a expliqué le lundi 21 septembre 2026, lors d’une intervention à la RTS, que la demande avait atteint environ 1 400 mégawatts en août. L’entreprise publique tablait pourtant sur une pointe proche de 1 300 MW en octobre.

Cette progression confirme une tendance déjà visible dans les données nationales. Le rapport annuel 2024 de la Senelec indique une pointe maximale de 1 159 MW, enregistrée le 13 août 2024. La demande s’est donc rapprochée rapidement de nouveaux niveaux, notamment pendant les périodes de forte chaleur.

La hausse de la consommation concerne les ménages, les commerces et les activités productives. Lorsque les températures augmentent, l’usage des climatiseurs, ventilateurs et équipements de froid s’intensifie. Cette pression se concentre surtout aux heures de pointe, quand le réseau doit fournir beaucoup d’électricité sur une période courte.

Dans ce contexte, quelques centaines de mégawatts indisponibles peuvent suffire à fragiliser l’ensemble du système. Les délestages deviennent alors un mécanisme de protection du réseau. Ils consistent à interrompre temporairement certaines lignes afin d’éviter une panne plus large et plus difficile à rétablir.

Deux équipements majeurs réduisent l’offre disponible

La Senelec attribue les perturbations actuelles à une combinaison de facteurs techniques, logistiques, financiers et climatiques. Le premier incident concerne le Karpowership, une centrale flottante qui produit de l’électricité à partir de gaz naturel liquéfié.

Une pompe surpresseur du FSRU, c’est-à-dire l’unité flottante qui stocke et regazéifie le GNL, est tombée en panne. Selon les explications données par Papa Toby Gaye et rapportées par plusieurs médias sénégalais et africains, cette défaillance a retiré près de 200 MW de capacité au réseau.

Le second problème touche une turbine à gaz de la centrale de West African Energy, située au Cap des Biches, dans la région de Dakar. L’une des deux turbines est en maintenance. L’opération a été compliquée par l’indisponibilité ou l’endommagement de l’équipement utilisé pour établir le diagnostic technique de la machine.

Ces deux incidents n’ont pas le même effet isolément. Leur simultanéité réduit toutefois la marge de sécurité au moment où la demande atteint son niveau le plus élevé. La Senelec doit alors mobiliser toutes les unités encore disponibles pour éviter un déséquilibre plus important entre la production et la consommation.

« Toutes les unités aujourd’hui dont nous disposons sont mises à contribution pour satisfaire la pointe », a déclaré le directeur général de la Senelec. Il a également évoqué des contraintes d’approvisionnement, de trésorerie et de logistique qui compliquent la remise en service rapide de certains moyens de production.

Une amélioration annoncée, mais une fragilité persistante

La direction de la Senelec a annoncé une amélioration progressive à partir du jeudi 24 septembre 2026, sous réserve de la réussite des opérations de réparation. Des pièces destinées au système du Karpowership seraient arrivées à Dakar. Les équipes techniques doivent désormais procéder aux interventions nécessaires avant le retour complet de la capacité perdue.

Cette perspective peut soulager le réseau à court terme. Elle ne règle cependant pas le problème de fond. Un système électrique devient vulnérable lorsque sa capacité installée ne correspond pas à sa capacité réellement disponible. Une centrale peut être comptabilisée dans le parc national, tout en restant hors service pour maintenance, panne ou difficulté d’approvisionnement en combustible.

Les épisodes de juin et du début du mois de septembre avaient déjà montré cette vulnérabilité. La maintenance du Karpowership, puis une contrainte technique au niveau de Cap des Biches, avaient réduit l’offre disponible alors que la consommation restait élevée.

Pour les ménages, l’impact n’est pas uniforme. À Dakar, les coupures perturbent les commerces, les services, les télécommunications et les activités dépendantes du froid. Dans les zones rurales, une interruption peut affecter les petites entreprises, les ateliers, les services de santé et les systèmes d’adduction d’eau. Les usagers équipés de groupes électrogènes disposent d’une solution de secours, contrairement à la majorité des foyers et des petits commerces.

Les entreprises de l’économie informelle sont également exposées. Un tailleur, un soudeur, un restaurateur ou un vendeur de produits réfrigérés ne peut pas toujours absorber le coût du carburant nécessaire à une alimentation autonome. Les grandes structures peuvent davantage répartir ou compenser le risque, même si elles subissent elles aussi des pertes liées aux arrêts imprévus.

Le défi régional de la sécurité énergétique

La situation sénégalaise s’inscrit dans un enjeu plus large en Afrique de l’Ouest. Le Sénégal participe au Système d’échanges d’énergie électrique ouest-africain, connu sous le nom de WAPP, une institution spécialisée de la CEDEAO chargée d’intégrer les réseaux nationaux et de faciliter les échanges régionaux d’électricité.

Cette coopération peut renforcer la résilience des pays membres lorsque les interconnexions, les contrats et les capacités de transport fonctionnent correctement. Elle ne remplace toutefois pas la nécessité de disposer, au niveau national, d’équipements entretenus et de réserves suffisantes pour absorber les pointes de consommation.

Le Sénégal cherche parallèlement à diversifier son bouquet énergétique et à accroître l’usage du gaz dans la production électrique. Cette évolution peut réduire la dépendance à certains combustibles liquides. Elle introduit aussi de nouvelles exigences : disponibilité des infrastructures de regazéification, fiabilité des turbines, accès aux pièces de rechange et sécurisation des paiements aux opérateurs.

Le prochain test sera la capacité du réseau à retrouver une marge suffisante après la réparation du Karpowership et la remise en service de la turbine concernée. À plus long terme, l’enjeu sera de faire coïncider la croissance de la demande avec des investissements dans la maintenance, le stockage, les réseaux de transport et les sources renouvelables.

La crise actuelle ne traduit donc pas seulement une panne ponctuelle. Elle révèle le coût d’un système qui progresse rapidement, mais dont les marges restent étroites lorsque la chaleur, la demande et plusieurs incidents techniques se conjuguent.