Le Sénégal cherche des données avant de forer plus loin

Au large de Dakar et du Saloum, la question n’est plus seulement de savoir s’il y a du pétrole. Elle est aussi de savoir qui paiera pour le prouver, et à quel rythme le pays peut encore étendre sa carte des hydrocarbures sans disperser ses moyens. Dans ce dossier, le Sénégal avance avec prudence : il confie à un partenaire privé des études techniques, tout en gardant la main sur la stratégie publique.

Ce mouvement s’inscrit dans une séquence plus large. Dakar veut relancer l’exploration, après l’entrée en production de Sangomar, et après l’ouverture annoncée de 109 blocs pétroliers et gaziers sur les 113 que compte le pays. Le signal est clair : l’État ne ferme pas la porte aux majors, mais il veut sélectionner les partenaires et mieux encadrer la valeur créée.

Un protocole d’accord, pas encore un permis d’exploitation

Le 15 septembre 2026, le ministère sénégalais chargé de l’Énergie et du Pétrole et le groupe italien Eni ont signé un protocole d’accord pour mener des études préliminaires sur cinq blocs offshore. L’accord porte sur les blocs SN01M, SN02M, SN03M, SN07M et SN40M. Il prévoit des analyses sismiques 2D et 3D, ainsi que l’exploitation des données de puits déjà disponibles. Eni finance l’ensemble des travaux à ses frais.

Il faut le préciser : ce texte ne vaut pas permis de production. Il ouvre une phase d’évaluation, utile pour mesurer la présence éventuelle d’hydrocarbures récupérables et la qualité des structures géologiques. Le ministère sénégalais insiste aussi sur le rôle central de PETROSEN, la société nationale des pétroles, dans la montée en maîtrise du bassin sédimentaire.

Cette méthode est cohérente avec l’organisation du secteur au Sénégal. Le ministère rappelle que le pays dispose d’un bassin sédimentaire découpé en blocs, et que la stratégie nationale repose sur la recherche, la tutelle publique et l’appui d’opérateurs privés. Le code pétrolier encadre d’ailleurs la conclusion des accords et leur approbation.

Sangomar, la référence qui change le rapport de force

Le nouveau pas vers l’offshore ne part pas de zéro. Le champ de Sangomar a déjà montré qu’un projet pétrolier pouvait entrer en phase commerciale au Sénégal. Les documents officiels publiés par le ministère et PETROSEN indiquent qu’en juin 2025 la production cumulée de Sangomar approchait 34,95 millions de barils, dont environ 34,37 millions commercialisés, pour 36 cargaisons. Les projections annuelles publiées plus tôt dans l’année tablaient sur environ 30,53 millions de barils, puis ont été relevées à la hausse au fil des performances du champ.

Les estimations disponibles pour 2025 vont dans le même sens. Un document budgétaire officiel évoque 30,53 millions de barils de production attendue, tandis qu’un rapport relayé par la presse publique sénégalaise parle d’environ 36,1 millions de barils sur l’année. L’écart montre surtout une chose : le champ a dépassé les hypothèses initiales et est devenu une référence concrète pour l’État.

Dans ce contexte, l’intérêt d’Eni n’est pas anodin. Le groupe italien connaît déjà les grandes logiques de l’amont pétrolier africain, avec une présence active dans plusieurs pays du continent. Pour Dakar, attirer un acteur de cette taille, capable de financer les premières campagnes à ses frais, réduit le coût d’entrée pour l’État et accélère la lecture géologique des zones visées. C’est un gain de temps, mais aussi un test de crédibilité pour la nouvelle diplomatie énergétique sénégalaise.

Ce que cela change pour l’économie sénégalaise

Sur le papier, l’opération peut renforcer la position du Sénégal dans la chaîne de valeur. Si des indices favorables apparaissent, l’État disposera de nouvelles marges pour négocier des contrats, orienter PETROSEN vers des participations plus fortes et préparer, à terme, une meilleure captation des revenus. Le gouvernement affiche d’ailleurs une ligne nette : attirer des partenaires de premier plan, tout en renforçant la société nationale afin qu’elle prenne une place plus importante dans la maîtrise des ressources.

Mais le bénéfice n’est pas automatique. Les études offshore coûtent cher. Elles demandent des données, du temps, des navires spécialisés et une lecture fine du sous-sol marin. En confiant ce premier filtre à un opérateur privé, le Sénégal limite ses dépenses immédiates, mais il reste dépendant de l’attrait économique du secteur. Si les résultats sont décevants, le pays aura surtout gagné des informations. S’ils sont prometteurs, il devra ensuite sécuriser de bons contrats, surveiller les délais et éviter que l’élan exploratoire ne se transforme en promesse sans effet pour les territoires côtiers et les finances publiques.

Le point politique est tout aussi important. Le gouvernement sénégalais a engagé une revue plus large du portefeuille d’hydrocarbures, avec la mise sur le marché annoncée de 109 blocs. Cette approche traduit une volonté de reprise en main, dans un pays où les débats sur les contrats pétroliers sont devenus plus sensibles depuis l’arrivée des premières productions. Elle place aussi PETROSEN au centre du jeu, ce qui peut renforcer la souveraineté technique, mais exige des moyens humains, financiers et juridiques plus solides.

Un enjeu ouest-africain, au-delà du seul cas sénégalais

Le dossier dépasse le Sénégal. En Afrique de l’Ouest, les côtes atlantiques concentrent une nouvelle géographie énergétique, entre offshore pétrolier, gaz naturel et besoins croissants d’électricité. Le Sénégal partage cet espace stratégique avec la Mauritanie, la Gambie et la Guinée-Bissau, dans une zone où les frontières maritimes, les intérêts industriels et les attentes publiques se croisent. La mer sénégalaise n’est pas seulement une réserve d’hydrocarbures ; elle est aussi un espace de pêche, de transport et de souveraineté économique.

À l’échelle régionale, la séquence sénégalaise sera donc observée de près. Dans la CEDEAO, où les États cherchent à diversifier leurs recettes et à sécuriser leurs approvisionnements, le Sénégal tente une voie intermédiaire : ouvrir davantage, mais avec un pilotage public renforcé. Le prochain rendez-vous sera moins symbolique que technique : il dépendra des résultats des études d’Eni, des arbitrages sur les nouveaux blocs et de la capacité de Dakar à transformer des signatures en actifs réels pour l’économie nationale.