Un régulateur au cœur d’un marché numérique en accélération
Au Sénégal, la bataille du numérique ne se joue plus seulement dans les forfaits de téléphonie. Elle concerne aussi la qualité des réseaux, la concurrence entre opérateurs, la protection des usagers et la maîtrise des données. Dans ce paysage, la tête de l’ARTP, à Dakar, pèse bien au-delà d’un simple changement d’organigramme. L’institution, placée sous l’autorité du président de la République, arbitre une partie des équilibres d’un secteur devenu stratégique pour l’économie comme pour la souveraineté.
Cette nomination intervient alors que le pouvoir sénégalais pousse une transformation numérique plus large, portée par le « New Deal technologique » et par une doctrine assumée de souveraineté numérique. La présidence a récemment présenté la régulation comme un « acte de souveraineté », en liant 5G, intelligence artificielle, cybersécurité et convergence technologique. Le contexte régional compte aussi : en Afrique de l’Ouest, la CEDEAO encourage depuis plusieurs années l’harmonisation des cadres numériques, tandis que les États cherchent à attirer des investissements tout en gardant la main sur leurs infrastructures critiques.
Ce que change l’arrivée de Cheikh Tidiane Sarr
Par décret n° 2026-1605 du 10 septembre 2026, Cheikh Tidiane Sarr a été nommé directeur général de l’Autorité de régulation des télécommunications et des postes. Il succède à Dahirou Thiam, arrivé à ce poste en mai 2024. La procédure a suivi un appel à candidatures lancé le 17 juillet 2026, puis examiné par un comité de sélection qui a transmis son procès-verbal au chef de l’État le 24 août.
Le nouveau responsable arrive avec un profil technique. Ingénieur en génie industriel et systèmes de télécommunications, il a fait l’essentiel de son parcours chez Sonatel, où il a travaillé sur les systèmes, les réseaux et la sécurité. Il a ensuite dirigé Orange Finances Mobiles Sénégal, avant de prendre la direction de la stratégie et de la transformation du groupe. Cette trajectoire est importante. Elle le place à l’interface entre exploitation réseau, services financiers numériques et pilotage stratégique. Dans un secteur où la régulation touche à la fois les antennes, les applications et les données, ce type de profil compte.
Le choix de recourir à un appel public à candidatures n’est pas anodin. Il traduit une volonté de formaliser la sélection des dirigeants d’institutions sensibles, alors que l’exécutif a aussi lancé d’autres procédures similaires pour la CDC et le CNRA. Dans les faits, cela installe une méthode plus lisible pour les postes stratégiques, même si la décision finale reste politique. Pour l’ARTP, cela peut renforcer la perception d’indépendance du régulateur, un point crucial dans un marché où les grands opérateurs ont longtemps occupé une place centrale.
Réseaux, prix, 5G : les sujets qui attendent le nouveau patron
La feuille de route est lourde. L’ARTP surveille la qualité des services, la concurrence, l’accès à Internet et les fréquences. Elle travaille aussi sur la fibre jusqu’à l’abonné, un chantier qui doit améliorer la couverture et réduire les inégalités entre Dakar, les grandes villes de l’intérieur et les zones moins rentables pour les opérateurs. En parallèle, le marché mobile reste très dynamique. Au troisième trimestre 2025, le parc Internet mobile atteignait 22.657.499 utilisateurs, et la 5G représentait 3,39 % du parc Internet mobile hors clés.
Ces chiffres disent deux choses. D’abord, le Sénégal dispose d’une base d’utilisateurs déjà massive, ce qui fait du mobile un outil économique et social majeur. Ensuite, la montée de la 5G reste encore limitée, ce qui laisse du temps pour encadrer son déploiement, ses coûts et ses usages. L’enjeu ne concerne pas seulement les centres d’affaires de Dakar. Il touche aussi les PME, les administrations, les universités, les start-up et les utilisateurs qui dépendent d’un réseau stable pour travailler, vendre ou étudier. Le régulateur devra donc arbitrer entre vitesse d’innovation, qualité de service et accessibilité tarifaire.
Le président Bassirou Diomaye Faye a d’ailleurs insisté, en avril 2026, sur la capacité de l’ARTP à anticiper les mutations liées à la 5G, à l’intelligence artificielle et à la cybersécurité. Cette orientation donne une idée précise de l’attente politique. L’autorité n’est plus vue seulement comme un arbitre technique. Elle devient un instrument de pilotage d’un espace numérique que l’État veut mieux maîtriser, notamment pour l’hébergement des données et la résilience des infrastructures.
Une nomination sénégalaise, mais une portée ouest-africaine
Dans une région où les États cherchent à bâtir des économies numériques compétitives, le cas sénégalais sera observé de près. La CEDEAO pousse à la convergence des règles, tandis que les opérateurs télécoms investissent dans des réseaux transfrontaliers, des services financiers mobiles et des plateformes de données. Si l’ARTP parvient à stabiliser la régulation, à clarifier les règles du marché et à accélérer l’accès à des services de qualité, Dakar pourra consolider sa place de place forte numérique en Afrique de l’Ouest.
À l’inverse, une régulation hésitante ralentirait les investissements et prolongerait les écarts d’accès entre les zones connectées et celles qui restent à la marge. Pour les usagers, l’enjeu est concret : facture, débit, couverture, protection des données et fiabilité des services. Pour l’État, il s’agit de garder la main sur un secteur qui structure désormais l’administration, le commerce et une partie des finances. C’est là que se jouera, dans les prochains mois, la valeur réelle du changement à la tête de l’ARTP.