Dans les champs du Sahel, la bataille pour produire davantage ne se joue pas seulement à la surface. Elle se joue aussi sous les pieds des agriculteurs. Quand la fertilité baisse, les rendements deviennent plus instables, les dépenses augmentent et les ménages ruraux disposent de moins de marge face aux épisodes de sécheresse.
Cette réalité place désormais la santé des sols au cœur des politiques africaines de sécurité alimentaire. Le sujet ne relève plus uniquement de l’agronomie. Il touche aussi les revenus, l’accès aux intrants, la gestion de l’eau et la souveraineté des systèmes alimentaires.
Du sommet mondial aux priorités africaines
La question a gagné en visibilité lors de la 17e Conférence des Parties à la Convention des Nations unies sur la lutte contre la désertification. Organisée à Oulan-Bator, en Mongolie, du 17 au 28 août 2026, la COP17 a consacré ses travaux à la restauration des terres, à la résilience face à la sécheresse, à l’eau, aux parcours pastoraux et aux systèmes alimentaires. Le programme officiel de la COP17 présente la restauration des terres comme un enjeu lié à la sécurité alimentaire, aux moyens de subsistance et à la stabilité des territoires.
Pour les pays africains, cette discussion prend une dimension particulière. Dans de nombreuses régions, l’agriculture dépend encore fortement des pluies. Une saison irrégulière, une baisse de la matière organique ou une érosion répétée peuvent donc réduire rapidement la productivité des parcelles.
Quelques semaines plus tard, le Forum africain sur les systèmes alimentaires organisé à Kigali, au Rwanda, a prolongé ce débat. Le programme Soil Values y a défendu une approche centrée sur les réalités des producteurs d’Afrique de l’Ouest et du Sahel. Son idée est simple : la résilience climatique ne peut pas être durable sans sols capables de retenir l’eau et de nourrir les cultures.
La fertilité ne se résume pas aux engrais
Le débat ne consiste pas à choisir entre les engrais minéraux et les pratiques agroécologiques. Il porte plutôt sur leur combinaison, selon les cultures, les sols et les conditions locales. Cette méthode est appelée gestion intégrée de la fertilité des sols.
Elle peut associer des apports organiques et minéraux, la rotation des cultures, l’agroforesterie, la couverture végétale, la conservation de l’eau et le conseil agricole. Elle suppose aussi de mieux connaître les parcelles. La cartographie numérique des sols peut, par exemple, aider à adapter les recommandations au lieu d’appliquer les mêmes doses partout.
Cette précision compte pour les exploitations familiales. Un producteur ne cherche pas seulement une solution théorique. Il doit pouvoir obtenir un intrant fiable, recevoir un conseil compréhensible et accéder au service au moment où la culture en a besoin. Le coût du transport, la disponibilité des fournisseurs et la trésorerie du ménage pèsent alors autant que la qualité de la recommandation agronomique.
Dans plusieurs zones rurales, l’adoption reste freinée par le manque de liquidités, l’accès irrégulier aux engrais et amendements, la faiblesse des services de vulgarisation et l’insécurité foncière. Lorsqu’un agriculteur ne sait pas s’il pourra exploiter la même parcelle l’année suivante, il investit moins facilement dans une restauration qui demande du temps.
Le Sahel comme terrain de passage à l’échelle
Le programme Soil Values couvre la période 2024-2033. Il est mis en œuvre par l’International Fertilizer Development Center avec la SNV et Wageningen University & Research. Son périmètre comprend le Burkina Faso, le Mali, le Niger et le nord du Nigeria, avec des liens vers des corridors agricoles et commerciaux associés au Ghana et à la Côte d’Ivoire. La présentation du programme par l’IFDC fixe un objectif de restauration et d’amélioration de la capacité productive de 2 millions d’hectares.
Le dispositif vise également 1,5 million de producteurs, dont 800 000 femmes, ainsi qu’une gestion plus durable de plusieurs bassins versants et paysages agricoles. Ces objectifs concernent des territoires différents. Les contraintes d’un producteur de mil au Niger ne sont pas celles d’un exploitant de maïs dans le nord du Nigeria ou d’un agriculteur des zones soudaniennes du Burkina Faso.
Cette diversité impose des réponses territoriales. Dans une zone touchée par la sécheresse, la priorité peut être la rétention de l’eau et la couverture des sols. Ailleurs, elle peut porter sur la disponibilité des semences, l’accès à la matière organique, la gestion des pâturages ou la réduction des pertes après récolte.
Le programme mise donc sur des services de proximité et sur des partenariats entre acteurs publics, entreprises locales, organisations de producteurs et centres de recherche. Les modèles de distribution groupée cherchent à réunir, dans une même offre, les intrants, le conseil et parfois l’équipement. L’objectif est de réduire la distance entre l’innovation et la parcelle.
Une promesse continentale à financer
Cette orientation rejoint la Déclaration de Nairobi sur les engrais et la santé des sols, adoptée par les dirigeants africains en mai 2024. Le texte prévoit notamment de tripler, d’ici à 2034, la production et la distribution nationales d’engrais organiques et minéraux certifiés. Il vise aussi un accès accru aux recommandations agronomiques ciblées et aux services de conseil.
La déclaration prévoit que ces recommandations bénéficient à au moins 70 % des petits exploitants agricoles du continent d’ici à 2034. Elle demande également l’intégration des engagements dans les plans nationaux d’investissement agricole. L’Union africaine détaille les engagements de la Déclaration de Nairobi, parmi lesquels figurent le financement, la recherche et le renforcement des services de vulgarisation.
Le défi sera toutefois moins d’annoncer des objectifs que de les financer et de les mesurer. Les ministères de l’Agriculture devront travailler avec ceux des Finances. Les données sur les sols devront être accessibles aux instituts nationaux, aux collectivités et aux producteurs. Les femmes, souvent très présentes dans les activités agricoles et commerciales, devront aussi pouvoir accéder aux terres, au crédit et aux services techniques.
Dans les capitales, la restauration des sols peut apparaître comme une priorité environnementale. Dans les campagnes, elle se traduit par une question plus immédiate : combien coûtera la prochaine campagne, quel rendement peut-on espérer et qui apportera le conseil à temps ? La réponse déterminera la crédibilité des engagements africains.
Un enjeu régional au-delà des parcelles
Les effets dépassent les frontières nationales. Les bassins versants, les couloirs de transhumance et les marchés céréaliers relient le Burkina Faso, le Mali, le Niger, le Nigeria, le Ghana et la Côte d’Ivoire. Une mauvaise gestion de l’eau ou des terres dans un espace peut donc affecter les activités et les échanges dans un autre.
La santé des sols devient ainsi un sujet de coopération régionale. Elle touche la production, les prix alimentaires, les revenus ruraux et la mobilité des éleveurs. Elle concerne aussi les entreprises locales capables de fournir des services agricoles et les chercheurs qui développent des recommandations adaptées aux terroirs.
La prochaine étape sera de vérifier si les programmes comme Soil Values parviennent à dépasser les sites pilotes. La réussite se mesurera dans les exploitations : des rendements plus réguliers, des coûts mieux maîtrisés, une eau mieux conservée et des revenus moins exposés aux chocs climatiques. Pour l’Afrique, restaurer les sols ne constitue donc pas un simple chantier écologique. C’est une condition pratique de l’autonomie alimentaire.