Le retour d’une salle sans murs

Dans l’univers du cinéma nigérian, la bataille ne se joue plus seulement à Lagos, ni même dans les multiplexes. Elle se déplace vers un terrain plus discret, mais souvent plus décisif : le voisinage, la paroisse, la cour d’école, la place où un film peut redevenir un événement collectif. Cette logique revient aujourd’hui dans la stratégie de diffusion de certaines productions de Nollywood, alors même que les plateformes numériques et les salles commerciales dominent désormais l’accès aux écrans.

Le Nigeria, avec Abuja comme capitale politique, reste le cœur industriel de Nollywood, mais son écosystème audiovisuel continue de chercher des modèles plus durables. Les autorités de régulation du secteur ont classé 304 films entre janvier et avril 2026, signe d’un volume de production toujours élevé. En parallèle, la question de la distribution demeure centrale, car la rentabilité ne dépend pas seulement du tournage, mais de la manière dont un film rencontre son public.

Un film, une méthode, un pari

Le projet Daddy Bear, encore en postproduction, s’inscrit dans cette recherche. Le long métrage est porté par une équipe majoritairement féminine et bénéficie du programme Entertainment and Media Hubs, mis en œuvre par Africa No Filter avec CcHUB et la Gates Foundation, afin d’accompagner des récits plus inclusifs dans le film, la télévision, le podcast et les médias numériques. Le programme intervient au Nigeria et au Kenya et propose mentorat, formations et subventions pour des histoires qui questionnent les normes de genre.

Le film doit sortir en 2026, après un tournage achevé à la fin du mois d’août. Son originalité tient moins à son intrigue qu’à son circuit de diffusion envisagé. Au lieu de dépendre d’emblée des grands circuits d’exploitation, le projet privilégie des projections de proximité, pensées pour recréer un lien direct entre l’œuvre, ses publics et les communautés qui l’accueillent. Cette approche s’éloigne du réflexe de la sortie unique en salle ou du tout-streaming, sans pour autant les disqualifier.

La productrice Fulfilment « Fuchi » Nwaturuocha défend une idée simple : le cinéma communautaire peut devenir un outil de développement du public, de discussion et de circulation plus souple des œuvres indépendantes. Cette lecture rejoint une tendance déjà visible au Nigeria, où plusieurs cinéastes expérimentent des sorties hors des circuits classiques, notamment avec des tournées communautaires et des projections dans des espaces non traditionnels.

Pourquoi la distribution compte autant que le tournage

Dans Nollywood, la distribution a longtemps été le maillon le plus fragile. Les plateformes numériques ont ouvert des débouchés, mais elles ont aussi accentué la concurrence et la dépendance à des audiences dispersées. Dans le même temps, les exploitants de salles restent concentrés dans quelques grandes villes, ce qui laisse de côté une partie du public réel du cinéma nigérian. Les professionnels du secteur rappellent d’ailleurs que la chaîne de valeur reste difficile à rentabiliser pour les producteurs indépendants.

Le cinéma communautaire répond à ce déséquilibre par une logique de proximité. Une projection devient un moment social, pas seulement un acte de consommation. Elle peut rassembler des familles, des associations, des jeunes cinéphiles et des responsables locaux autour d’un même récit. Dans le cas de Daddy Bear, l’enjeu est aussi culturel : le film aborde le deuil, la paternité, la responsabilité familiale et la vie dans une famille musulmane. Ce type de récit, ancré dans des réalités nigérianes, gagne souvent en force lorsqu’il est discuté là où il est montré.

Le contexte régional rend ce pari plus lisible. L’Afrique de l’Ouest compte sur ses industries créatives pour diversifier ses économies, alors que les recettes issues du cinéma restent fragiles face au piratage et aux coûts de diffusion. L’UNESCO estime que le piratage détourne entre 50 et plus de 75 % des revenus des industries cinématographiques et audiovisuelles en Afrique. Cette perte pèse sur les producteurs, mais aussi sur les techniciens, les salles, les distributeurs et les emplois informels liés aux tournées de films.

Dans ce cadre, les expériences de proximité ne relèvent pas de la nostalgie. Elles cherchent un modèle économique plus souple. Elles testent aussi une autre relation au public : plus locale, plus conversationnelle, moins dépendante des algorithmes. En cela, elles complètent les salles et les plateformes au lieu de les remplacer. C’est précisément cette complémentarité que défendent plusieurs acteurs du secteur, y compris ceux qui ont déjà utilisé des tournées communautaires pour des films à succès.

Ce que ce choix dit du cinéma nigérian

Le signal est important pour Nollywood, car il montre que l’innovation ne passe pas seulement par la technologie. Elle passe aussi par l’organisation du public. Le Nigeria reste un géant de la production africaine, avec une capacité industrielle qui continue de croître, mais la valeur se construit encore trop souvent hors du terrain de l’exploitation locale. Repenser la distribution, c’est donc aussi garder une plus grande part de la valeur sur le continent.

Cette évolution intéresse aussi la CEDEAO, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, parce qu’un film pensé pour la communauté peut circuler plus facilement entre villes secondaires, diasporas et publics francophones ou anglophones de la région. Le modèle peut inspirer d’autres industries culturelles africaines, surtout là où les salles sont rares et les abonnements numériques trop coûteux pour une partie du public. Il rappelle enfin qu’un marché culturel africain ne se résume pas aux métropoles ni aux plateformes mondiales.

À l’échelle continentale, l’expérience compte pour une autre raison : elle participe à la bataille des récits. Africa No Filter défend justement des projets qui mettent en avant l’innovation, l’opportunité et l’agence africaine. Un film comme Daddy Bear ne se contente pas de raconter une histoire familiale ; il teste aussi une manière plus souveraine de la porter au public. C’est là que se joue une part du futur de Nollywood : moins dans le volume seul que dans la maîtrise des chemins qui mènent du tournage à la rencontre avec les spectateurs.