À Lagos, rejoindre un entraînement peut déjà représenter une épreuve de transport et de budget. Pour Rukayat Taiwo Suleimon, ces obstacles ne se sont pas arrêtés à la porte du tatami : ils accompagnent une carrière qui vient de placer le Nigeria au premier plan du sambo adapté aux personnes aveugles.

En avril 2026, l’athlète nigériane a remporté l’or dans la catégorie des 54 kg à la Coupe du monde de sambo organisée à Erevan, en Arménie. Sa victoire marque une première pour les femmes aveugles dans une compétition internationale de sambo reconnue par la fédération mondiale. Elle pose aussi une question très concrète : comment transformer un exploit individuel en parcours sportif durable ?

Une première victoire, dans une discipline en expansion

Le sambo est un sport de combat né en Union soviétique. Il combine notamment des techniques de projection et de lutte au sol. Dans sa version destinée aux athlètes aveugles, les repères tactiles et les consignes arbitrales prennent une place essentielle. Le sport exige donc à la fois une préparation physique et un encadrement adapté.

À Erevan, Suleimon a battu en finale l’Ouzbèke Charos Ortikova, sur le score de 13 à 2, selon la Fédération internationale de sambo et le quotidien nigérian The Punch. Elle disputait alors sa première compétition internationale. Ce résultat est recoupé par ces deux sources, dont l’une est une institution sportive internationale et l’autre un média nigérian.

La performance s’inscrit dans un moment inédit pour la discipline. À Erevan, les femmes aveugles ont participé pour la première fois à une compétition internationale organisée par la Fédération internationale de sambo (FIAS). Suleimon était accompagnée de sa compatriote Elizabeth Aseso, engagée dans la catégorie des 59 kg. Aseso n’a pas atteint le podium, mais leur présence conjointe a donné au Nigeria un rôle pionnier dans cette ouverture.

Le succès de Suleimon prolonge une progression récente du sambo aveugle nigérian. En 2024, Samuel Oladele Kekere a été le premier athlète africain aveugle à participer aux championnats du monde de la discipline. En 2025, Sodiq Ajibade a décroché le bronze à ces championnats, selon la FIAS. La médaille de Suleimon ajoute une étape : après une première participation, puis un podium masculin, une Nigériane remporte désormais l’or en Coupe du monde.

Le sport comme trajectoire, pas comme récit de résilience

Suleimon a perdu la vue en 2009, après des opérations qui n’ont pas empêché l’évolution d’un glaucome, une maladie qui endommage le nerf optique. Elle a ensuite rejoint à Lagos un centre de formation professionnelle pour personnes aveugles. Une rencontre avec un entraîneur l’a orientée vers le para-athlétisme, puis vers le judo et le sambo.

Depuis 2011, elle a remporté plus de vingt médailles nationales en sprint, lancer du disque et lancer du poids, d’après les éléments rapportés par la FIAS. Son parcours ne se résume donc pas à une victoire inattendue. Il témoigne d’années d’entraînement dans plusieurs disciplines, avant ses débuts internationaux en sambo.

Cette distinction compte. La raconter uniquement comme une histoire de dépassement individuel ferait disparaître les conditions qui rendent une carrière possible : un lieu d’entraînement accessible, des entraîneurs formés, du matériel, des compétitions et des déplacements financés. Suleimon explique que le trajet jusqu’à l’entraînement et son coût compliquent le respect d’un programme régulier. Elle dit aussi que la reconnaissance suscitée par ses résultats ne s’est pas traduite par un soutien suffisant au Nigeria.

Le vice-président de l’Association nigériane de sambo, Sherif Hammed, a lui aussi évoqué le manque de ressources et d’installations spécialisées. Ces propos, relayés dans le dossier consacré à l’athlète, restent des témoignages attribués : ils ne constituent pas à eux seuls un bilan national des financements. Ils éclairent néanmoins le décalage entre les médailles internationales et les moyens nécessaires pour les préparer.

Ce décalage peut peser différemment selon les athlètes. À Lagos, les frais de transport et l’accès aux installations conditionnent directement la présence aux séances. Pour les sportives aveugles, la disponibilité d’un encadrement et de modalités d’entraînement adaptées ajoute un enjeu particulier. Une médaille ne règle pas ces difficultés ; elle rend plus visible la responsabilité des structures sportives et publiques.

De Lagos à la scène régionale et mondiale

Le Nigeria évolue dans un espace sportif ouest-africain où les fédérations nationales cherchent à développer des disciplines moins médiatisées que le football ou l’athlétisme. La CEDEAO, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, est l’organisation régionale de coopération politique et économique. Elle n’organise pas cette Coupe du monde, mais la circulation des athlètes et des compétences dans la région peut compter pour bâtir des filières sportives plus solides.

L’enjeu dépasse le Nigeria. La participation de Suleimon et Aseso ouvre une représentation féminine africaine dans une catégorie jusque-là absente des compétitions internationales de sambo aveugle. Elle oblige aussi les instances sportives à ne pas confondre inclusion dans un programme et accès réel à la pratique : inscrire une épreuve au calendrier ne garantit ni financement, ni transport, ni continuité d’entraînement.

La prochaine échéance est déjà engagée : les championnats du monde de sambo se tiennent à Tachkent, en Ouzbékistan, du 6 au 8 novembre 2026. La FIAS indique que le programme comprend le sambo aveugle féminin. Le Nigeria a inscrit Suleimon dans sa délégation, selon le quotidien nigérian The Guardian Nigeria. Sa performance à Erevan donne une mesure de son potentiel ; la suite dépendra aussi des conditions qui lui permettront de continuer à s’entraîner et de concourir.

Pour le sport africain, l’histoire ne s’arrête donc pas au podium. Elle se jouera dans la capacité des fédérations et des pouvoirs publics à accompagner les athlètes après les applaudissements, sans réduire leur place à une source de fierté ponctuelle. Le parcours de Suleimon met en lumière à la fois une réussite nigériane et le travail institutionnel qui reste à accomplir pour que d’autres femmes puissent entrer sur le tatami.