Un système de formation solide ne suffit pas quand l’économie absorbe mal les jeunes

Au Nigeria, le vrai sujet n’est pas seulement de former davantage. C’est de savoir où vont travailler les jeunes Nigérian(e)s une fois leur diplôme en poche. Dans un pays où l’économie informelle reste la principale porte d’entrée sur le marché du travail, la question des compétences se heurte à une réalité simple : sans emplois formels, la montée en gamme de la formation produit des attentes plus vite que des postes. Le rapport de force est là, entre une politique éducative qui se modernise et un tissu productif encore trop étroit.

Cette tension est d’autant plus sensible à Abuja, où le gouvernement fédéral pousse depuis 2025 une refonte plus large de l’enseignement technique et professionnel, souvent désigné par l’acronyme TVET, pour Technical and Vocational Education and Training. Le chantier touche le Conseil national de l’enseignement technique, le NBTE, organe clé de régulation des programmes techniques et professionnels. Il s’inscrit aussi dans l’architecture du ministère fédéral de l’Éducation et du TETFund, le fonds public qui finance une partie des interventions dans l’enseignement supérieur et technique.

La réforme du NBTE veut rapprocher les programmes du marché du travail

Le dossier a pris une nouvelle dimension en août 2026. Selon la presse nigériane, le ministère de l’Éducation a lancé une restructuration du NBTE appuyée par une évaluation conduite par KPMG et financée par le TETFund. Le plan prévoit le déploiement de 31 normes professionnelles nationales, destinées à rendre les parcours plus proches des besoins concrets des entreprises et des métiers. Une publication du Guardian Nigeria évoque aussi une intervention de 1 milliard de nairas pour la modernisation des programmes.

Le NBTE a déjà entrepris des ajustements réglementaires importants en 2025. Son site officiel indique la suppression du programme National Innovation Diploma, l’élévation de 46 établissements au statut de délivrance de diplômes nationaux et le retrait de 136 licences d’institutions dont l’accréditation n’avait pas été renouvelée. Ces décisions montrent que la réforme ne porte pas seulement sur les contenus. Elle touche aussi la gouvernance du système, un point souvent décisif dans les pays où les filières techniques ont longtemps souffert d’un manque de lisibilité et de contrôle.

Le gouvernement fédéral présente désormais la TVET comme un levier d’emploi et d’entrepreneuriat. Le portail officiel de la réforme éducative nationale mentionne un programme de formation technique lancé le 30 mai 2025, en partenariat avec le NELFUND et le TETFund, avec plus de 1 700 centres accrédités et plus de 30 métiers couverts. Cette montée en puissance institutionnelle montre une volonté de mieux arrimer la formation aux besoins du marché. Mais elle ne garantit pas, à elle seule, l’existence d’emplois durables à la sortie.

L’informalité, cœur du problème nigérian

Les chiffres du Bureau national des statistiques sont sans ambiguïté. Dans son enquête sur la main-d’œuvre du deuxième trimestre 2024, le Nigeria affiche un taux d’emploi informel de 93,0 %. Le même document rappelle que la progression reste marginale mais continue, après 92,7 % au premier trimestre 2024. Autrement dit, la quasi-totalité des actifs nigérian(e)s travaille hors des protections et de la stabilité associées à l’emploi formel.

Le phénomène n’épargne pas les diplômés. Les données du NBS montrent que l’informalité touche presque tous les travailleurs sans éducation formelle, mais aussi une grande part des actifs formés. Dans les analyses reprises par le Nigerian Economic Summit Group, le pays doit créer des millions d’emplois formels pour suivre l’arrivée annuelle de nouveaux entrants sur le marché du travail. Le NESG estime que le Nigeria fait face à un besoin de transformation structurelle, pas seulement à un problème de compétences. En clair, la formation est nécessaire, mais elle ne peut pas compenser seule un déficit de création d’emplois productifs.

Cette réalité pèse différemment selon les groupes sociaux. Dans les villes, les diplômés circulent entre petits contrats, micro-entreprises et auto-emploi. Dans les régions où l’industrie et les services formels sont plus faibles, l’informalité devient souvent la norme plutôt qu’un choix. Pour les femmes, les jeunes et les travailleurs peu qualifiés, l’absence de filets sociaux renforce encore la vulnérabilité. Le Nigeria ne manque donc pas seulement de techniciens. Il manque d’un écosystème capable d’absorber ces compétences dans des chaînes de valeur plus stables.

Ce que cela change pour le Nigeria, et pour l’Afrique de l’Ouest

La portée du dossier dépasse Abuja. Dans l’espace de la CEDEAO, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, le Nigeria pèse par sa taille démographique, son marché intérieur et son rôle d’aimant régional pour les capitaux, les biens et la main-d’œuvre. Si sa réforme de la formation technique réussit, elle peut devenir une référence pour d’autres pays confrontés au même écart entre diplômes et emplois. Si elle échoue, elle rappellera une évidence trop souvent sous-estimée : les réformes éducatives ne produisent des résultats que lorsqu’elles s’adossent à une stratégie industrielle, énergétique et commerciale cohérente.

Le sujet rejoint aussi une préoccupation continentale. L’Union africaine et les institutions régionales défendent depuis plusieurs années une meilleure articulation entre formation, mobilité des compétences et industrialisation. Le Nigeria, avec Abuja comme centre de décision, teste aujourd’hui cette équation à grande échelle. La suite dépendra de la capacité de l’État fédéral à faire converger trois leviers : la qualité des normes, la discipline de la régulation et l’extension d’un secteur privé capable de créer des emplois décents. Sans cela, les réformes du NBTE resteront un progrès administratif important, mais un remède incomplet à une économie où l’informel continue d’absorber l’essentiel des actifs.