De la sanction à la prise en charge

Au Nigeria, une personne qui survit à une tentative de suicide ne devrait plus être traitée comme une délinquante par défaut. C’est tout l’enjeu du chantier ouvert par les autorités fédérales à Abuja, dans un pays où la santé mentale reste encore trop souvent prise en étau entre le stigmate social, le manque de spécialistes et des textes hérités de l’époque coloniale.

Cette évolution intervient alors que le Nigeria tente de bâtir un cadre plus cohérent. La loi nationale sur la santé mentale, signée en 2021 puis intégrée aux réformes de 2022-2025, a déjà posé un socle nouveau. Le gouvernement y a ensuite adossé une stratégie nationale de prévention du suicide, annoncée comme couvrant la période 2023-2030. Dans l’architecture africaine de santé publique, cette bascule compte, car le continent ne peut pas avancer sur la prévention si la réponse de première ligne reste punitive.

Ce que prévoit la réforme

À Abuja, le ministre de la Santé et de la Protection sociale, Muhammad Ali Pate, a indiqué que le gouvernement voulait faire évoluer le droit afin que la tentative de suicide ne soit plus considérée comme un crime. La demande ne sort pas de nulle part. Un projet de loi examiné au Parlement en 2024 prévoit déjà de modifier le Code criminel pour remplacer la peine d’un an de prison par une approche plus humaine.

Le texte actuel renvoie encore à une logique répressive. Dans le sud du pays, le Criminal Code Act prévoit une peine d’un an d’emprisonnement pour tentative de suicide. Cette disposition s’inscrit dans une matrice juridique ancienne, que les réformes récentes de santé mentale cherchent précisément à corriger. Le ministère fédéral a d’ailleurs confirmé, dans ses communications de 2025, que le plan de travail du gouvernement inclut la décriminalisation des tentatives de suicide et la consolidation des services de prise en charge.

Les chiffres avancés par les autorités et par l’OMS donnent la mesure du problème. L’Organisation mondiale de la santé rappelle qu’il y a plus de 720 000 décès par suicide chaque année dans le monde et qu’on compte en moyenne plus de 20 tentatives pour un décès. Pour le Nigeria, les estimations communiquées dans le débat public évoquent environ 7 000 décès par suicide et plus de 300 000 tentatives par an. Ces ordres de grandeur restent à lire avec prudence, car les statistiques de mortalité sont incomplètes dans le pays, mais ils suffisent à montrer l’ampleur du besoin de prévention.

Pourquoi la santé mentale devient un sujet de politique publique

Les professionnels de santé mentale soutiennent largement la réforme. Leur argument est simple : une tentative de suicide traduit le plus souvent une crise aiguë, pas une volonté criminelle. L’OMS elle-même insiste sur le fait que le suicide et les tentatives sont liés à des facteurs multiples, dont la dépression, l’isolement, la violence, les conflits familiaux ou les difficultés financières. Dans ce cadre, arrêter, poursuivre ou humilier ne résout rien ; cela peut même éloigner la personne des soins.

Le Nigeria part toutefois avec un handicap lourd : le manque de ressources humaines. Les estimations récentes convergent vers un constat sévère. Le pays compte moins de 300 psychiatres pour plus de 200 millions d’habitants, avec une concentration très forte dans les grandes villes. D’autres évaluations font état d’environ 200 psychiatres et 1 000 infirmiers psychiatriques pour tout le pays. À l’échelle du système, cela signifie qu’un patient de Lagos, d’Abuja ou de Port Harcourt a davantage de chances d’accéder à une prise en charge qu’une personne vivant loin des grands centres.

C’est précisément là que la réforme dépasse la seule question pénale. Si la tentative de suicide n’est plus criminalisée, la police, les hôpitaux et la famille ne seront plus conduits à traiter la personne comme un dossier judiciaire. Le système pourra, au moins en théorie, orienter plus vite vers l’écoute, le diagnostic et le suivi. Pour les ménages, souvent confrontés à la perte de revenu, à l’insécurité économique ou à la pression sociale, cela peut éviter qu’une crise psychique ne se transforme en parcours d’exclusion.

Une réforme nigériane, un signal ouest-africain

Le débat n’est pas propre au Nigeria. En Afrique de l’Ouest, plusieurs pays révisent progressivement leur approche de la santé mentale, avec des stratégies plus proches de la prévention que de la punition. Le poids du Nigeria est cependant particulier. Première économie du continent, pays le plus peuplé d’Afrique et membre central de la CEDEAO, il donne souvent le ton dans la région. Quand Abuja modifie un code hérité de la période coloniale, le signal dépasse ses frontières.

La suite dépendra du Parlement fédéral, mais aussi de la capacité du gouvernement à financer les soins. Sans recrutement massif, sans services de proximité et sans campagne contre la stigmatisation, la dépénalisation restera incomplète. Les textes de santé publique publiés par le ministère et par l’OMS rappellent d’ailleurs qu’une stratégie nationale n’a d’effet que si elle s’accompagne d’un financement, d’une coordination et d’un suivi réel. Le Nigeria a désormais posé la première pierre. Il lui faut encore construire l’édifice.