Au Nigeria, un projet énergétique peut rester bloqué pendant plus de vingt ans par un conflit contractuel. La décision rendue en septembre 2026 dans le dossier Mambilla réduit ce risque juridique, mais elle ne transforme pas encore le chantier en centrale opérationnelle.

Un verrou judiciaire saute, pas le chantier

Le 17 septembre 2026, un tribunal arbitral de la Chambre de commerce internationale, réuni à Paris, a rejeté les demandes de Sunrise Power and Transmission Company contre l’État nigérian. L’entreprise réclamait l’exécution d’accords conclus en 2020 avec des représentants du gouvernement, pour une valeur pouvant atteindre 400 millions de dollars, intérêts compris.

Le tribunal a estimé que les responsables ayant signé ces textes ne pouvaient pas engager seuls la Fédération du Nigeria. Une approbation présidentielle était nécessaire. Les accords ne remplissaient donc pas les conditions requises pour lier l’État.

La sentence retient aussi que ces accords étaient liés à des pratiques de corruption et contraires à l’ordre public nigérian. Cette qualification relève du raisonnement du tribunal arbitral dans le cadre du litige civil et commercial. Elle ne constitue pas, à elle seule, une condamnation pénale définitive des personnes citées dans la procédure.

Le tribunal a par ailleurs ordonné à Sunrise et à son promoteur, Leno Adesanya, de rembourser au Nigeria une partie de ses frais de défense. Les médias nigérians évaluent cette somme à environ 11,8 millions de dollars, auxquels s’ajoutent des frais d’arbitrage.

Dans un communiqué publié par la présidence, le président Bola Tinubu a présenté la décision comme la levée du principal obstacle juridique qui paralysait Mambilla. Abuja peut désormais tenter de reprendre les discussions sur le financement et la mise en œuvre du projet. Toutefois, une autre procédure liée aux prétentions de Sunrise reste distincte de cette sentence.

Une histoire contractuelle commencée en 2003

Le contentieux remonte à mai 2003. À cette époque, Sunrise avait obtenu un accord pour développer une grande centrale hydroélectrique dans l’État de Taraba, dans le nord-est du Nigeria. Le montage reposait sur le modèle « construire-exploiter-transférer », qui permet à un opérateur privé de financer et d’exploiter une infrastructure avant son transfert à l’État.

La capacité annoncée a évolué au fil des versions du projet. Les documents historiques évoquent une centrale de 3 050 mégawatts. Les communications récentes des autorités nigérianes parlent, elles, d’un projet pouvant atteindre 3 960 mégawatts. Cette différence reflète des révisions techniques et financières du programme. Elle doit être clarifiée avant toute relance définitive.

Le coût a lui aussi changé selon les périodes et les périmètres retenus. Des estimations ont situé l’investissement autour de 4 milliards de dollars. D’autres documents ont évoqué environ 6 milliards de dollars. Dans les deux cas, Mambilla figure parmi les infrastructures les plus ambitieuses jamais envisagées dans le secteur électrique nigérian.

Le différend s’est durci après l’attribution initiale. Sunrise a soutenu que le Nigeria avait violé ses engagements. L’État a contesté la validité du contrat et le pouvoir des responsables qui l’avaient accordé. En 2017, l’entreprise a engagé une procédure arbitrale réclamant plusieurs milliards de dollars.

Une tentative de règlement est intervenue sous l’administration de Muhammadu Buhari. Un accord signé en janvier 2020 prévoyait un paiement de 200 millions de dollars. Un addendum signé en mars de la même année pouvait porter l’exposition totale du Nigeria à 400 millions de dollars en cas de défaut, avec des intérêts supplémentaires.

Ces textes n’ont finalement pas été exécutés. Sunrise a alors saisi la Chambre de commerce internationale pour en obtenir l’application. La sentence de septembre 2026 ferme ce volet du dossier en rejetant les demandes fondées sur ces accords.

Le financement chinois revient au centre du dossier

La prochaine étape concerne le financement. La Banque chinoise d’import-export, ou Exim Bank of China, avait été associée au montage financier de Mambilla. Les discussions reposaient notamment sur un prêt destiné à couvrir une large part du coût de construction.

La procédure judiciaire constituait un risque pour le prêteur. Elle pouvait entraîner une nouvelle demande de compensation, empêcher la clarification des droits sur le projet et fragiliser les contrats avec les entreprises de construction. La décision arbitrale donne à Abuja une position plus nette pour reprendre les négociations.

Cette avancée ne garantit cependant ni le décaissement du prêt ni le démarrage des travaux. Le Nigeria devra encore actualiser les études techniques, confirmer le coût, sécuriser les garanties financières et définir le rôle des entreprises chinoises. Il devra aussi régler les questions foncières, environnementales et sociales dans l’État de Taraba.

Le projet doit enfin être évalué à l’aune de la réalité du réseau national. En avril 2026, la Commission nigériane de régulation de l’électricité indiquait une capacité installée raccordée au réseau de 13 625 mégawatts. La capacité moyenne effectivement disponible s’élevait toutefois à environ 4 286 mégawatts. L’écart montre que le problème du Nigeria ne se limite pas à la construction de nouvelles centrales.

Les lignes de transport, la maintenance des équipements, l’approvisionnement en combustible pour les centrales thermiques et la situation financière des distributeurs restent déterminants. Une grande centrale ne produira des effets durables que si l’électricité peut être évacuée, distribuée et payée dans de bonnes conditions.

Un enjeu pour le Nigeria et pour l’Afrique de l’Ouest

À l’échelle nationale, Mambilla pourrait renforcer l’offre électrique destinée aux ménages, aux entreprises et aux industries. L’impact ne serait toutefois pas uniforme. Les grands centres urbains et les zones industrielles bénéficieraient d’abord d’un réseau plus stable. Les communautés proches du site attendraient, elles, des emplois, des routes, des compensations et un accès réel à l’électricité.

Le projet s’inscrit aussi dans la stratégie énergétique de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, la CEDEAO. Son Système d’échange d’énergie électrique ouest-africain, connu sous le nom de West African Power Pool, organise progressivement les interconnexions et le commerce régional de l’électricité.

Le Nigeria joue un rôle central dans ce dispositif. Une production hydroélectrique supplémentaire pourrait soutenir le marché régional, à condition que les lignes transfrontalières et les mécanismes de règlement fonctionnent. La CEDEAO travaille justement à la mise en place d’un marché régional de l’électricité et de services de compensation entre opérateurs.

La prudence reste donc de mise. La victoire juridique d’Abuja supprime une menace financière importante. Elle ne règle pas les désaccords encore pendants, ne valide pas automatiquement l’ancien contrat et ne remplace pas les décisions techniques à venir.

Le prochain test sera concret : savoir si le gouvernement nigérian peut transformer cette marge de manœuvre judiciaire en accord financier crédible, en calendrier public et en projet compatible avec les capacités réelles du réseau. Pour Mambilla, la sortie du contentieux ouvre une porte. Le Nigeria doit encore construire le chemin qui mène jusqu’à la mise en service.