À Rabat comme à Casablanca, le scrutin du mercredi 23 septembre 2026 a surtout posé une question de confiance : combien de Marocains, et notamment de jeunes, souhaitent encore peser directement sur la vie politique ? À deux heures de la fermeture des bureaux, la participation nationale restait inférieure à celle enregistrée au même moment en 2021.
Un scrutin national sous le signe de l’attentisme
Près de 15,8 millions d’électeurs étaient inscrits pour renouveler les 395 sièges de la Chambre des représentants, la chambre basse du Parlement marocain. Les bureaux de vote ont ouvert à 8 heures et devaient fermer à 19 heures dans l’ensemble du Royaume.
Le ministère de l’Intérieur a annoncé un taux de participation de 28,05 % à 17 heures. Ce niveau se situait huit points sous celui communiqué à la même heure lors des élections du 8 septembre 2021, lorsque la participation avait atteint 36 % avant la clôture du scrutin.
Le chiffre de 2026 ne constitue toutefois pas le résultat définitif. Une partie des électeurs se rend habituellement aux urnes en fin de journée, notamment dans les grandes villes, après les horaires de travail. Le bilan final devait donc être attendu avant toute comparaison complète avec les scrutins précédents.
Selon les données publiées par les autorités marocaines, 28 formations politiques et deux listes indépendantes se disputaient les sièges de la Chambre des représentants. Les électeurs étaient appelés à choisir leurs représentants dans un contexte marqué par la hausse du coût de la vie, les difficultés d’accès à l’emploi et une défiance persistante envers les partis.
La jeunesse au centre du scrutin
La participation des jeunes constituait l’un des principaux indicateurs de cette journée électorale. Les Marocains âgés de 18 à 24 ans ne représentaient que 4 % des inscrits, tandis que la tranche des 25-34 ans comptait pour 15 % du corps électoral. Ces chiffres reflètent aussi la structure des listes électorales, et non la place réelle des jeunes dans la population.
Dans plusieurs quartiers urbains, l’ambiance observée autour des bureaux de vote contrastait avec la densité démographique des moins de 35 ans. Les électeurs plus âgés semblaient davantage présents, alors que de nombreux jeunes exprimaient leur distance à l’égard des campagnes et des promesses politiques.
Cette réserve ne signifie pas nécessairement un désintérêt pour les affaires publiques. Elle peut traduire, au contraire, une autre manière de s’exprimer. Les débats sur les réseaux sociaux, les mobilisations locales et les critiques sur les services publics montrent que la jeunesse marocaine suit les décisions politiques, même lorsqu’elle ne participe pas au vote.
Le mouvement GenZ 212, apparu l’année précédente, avait rendu visibles des revendications liées à l’emploi, à la santé, à l’éducation et aux inégalités territoriales. Un an plus tard, ses effets se mesuraient moins par une consigne électorale unique que par la difficulté des partis à convaincre une génération qui demande des résultats concrets.
Le fossé entre promesses et expérience quotidienne
Pour une partie des jeunes Marocains, le problème ne se limite pas au choix entre les partis. Il concerne la crédibilité de l’ensemble du processus. Les promesses d’emplois, de baisse des prix ou d’amélioration des services publics sont régulièrement renouvelées. Pourtant, leurs effets restent inégaux selon les territoires et les catégories sociales.
Dans les grandes villes comme Casablanca, Rabat ou Salé, le coût du logement, la précarité de l’emploi et les transports pèsent fortement sur les ménages. Dans les zones rurales, les difficultés d’accès aux soins, à l’enseignement et aux opportunités économiques nourrissent d’autres formes de frustration. La participation nationale masque donc des expériences très différentes.
Les électeurs âgés peuvent voir le vote comme une responsabilité civique ou une manière de préserver la stabilité du pays. Les plus jeunes, eux, évaluent davantage les institutions à partir de leur vie quotidienne : possibilité de trouver un emploi, qualité d’un hôpital, coût d’une formation ou accès à un logement.
Cette différence de perception explique en partie pourquoi la mobilisation électorale peut rester faible même lorsque les sujets politiques sont largement discutés. L’abstention devient alors un signal difficile à interpréter. Elle peut exprimer le rejet des partis, le sentiment d’impuissance, des contraintes matérielles ou simplement l’absence d’une offre jugée convaincante.
Une nouvelle majorité face à des attentes immédiates
Le parti arrivé en tête devait ensuite participer à la formation d’une nouvelle majorité gouvernementale. Dans le système marocain, le roi nomme chef du gouvernement la personnalité issue du parti arrivé en tête des élections législatives. Cette personnalité doit ensuite réunir une coalition capable d’obtenir la confiance de la Chambre des représentants.
La future équipe gouvernementale devra répondre à une équation délicate. Elle devra préserver les grands chantiers nationaux, notamment la protection sociale et les infrastructures, tout en apportant des réponses rapides aux difficultés sociales. Les attentes sont particulièrement fortes dans les secteurs de l’emploi, de la santé et de l’éducation.
Les dispositifs destinés à favoriser l’entrée de jeunes candidats dans la compétition électorale peuvent renouveler les profils sans suffire à restaurer la confiance. La présence de candidats de moins de 35 ans ne garantit pas, à elle seule, une représentation durable de la jeunesse. Encore faut-il que ces élus disposent d’une marge d’action et rendent compte de leur mandat.
Le financement des campagnes constitue également un enjeu. Lorsque les électeurs associent la politique à des promesses ponctuelles ou à des sollicitations limitées à la période électorale, la relation entre partis et citoyens se fragilise. La confiance se reconstruit plutôt par un suivi régulier des engagements et par des résultats vérifiables.
Un signal à surveiller en Afrique du Nord
Le scrutin marocain dépasse le seul cadre de la compétition entre formations politiques. Il intervient dans une Afrique du Nord où la participation électorale, la représentation des jeunes et la capacité des institutions à répondre aux attentes sociales restent des sujets centraux.
Le Maroc n’appartient pas à une communauté économique régionale pleinement opérationnelle comparable à la CEDEAO ou à la SADC. Il demeure toutefois engagé dans les mécanismes de l’Union africaine et dans des partenariats économiques et politiques avec plusieurs pays du continent. La stabilité de ses institutions et sa capacité à réduire les fractures sociales sont donc observées au-delà de ses frontières.
La prochaine étape sera la publication des résultats définitifs, puis la formation de la majorité parlementaire et du gouvernement. Mais le premier enseignement du vote est déjà clair : pour les partis marocains, la bataille ne consiste plus seulement à mobiliser le jour du scrutin. Elle consiste à convaincre une jeunesse attentive, informée et exigeante que son vote peut produire des changements visibles.