Niamey cherche à transformer le pétrole en levier industriel
Dans le nord du Niger, les puits, les terminaux et les raffineries ne racontent plus seulement une histoire d’extraction. Ils dessinent aussi une stratégie de maîtrise de la chaîne pétrolière, depuis le sous-sol jusqu’à la vente du brut, avec un partenaire algérien de plus en plus présent. Pour Niamey, l’enjeu est simple : produire davantage, mais surtout garder plus de valeur sur le territoire nigérien.
Ce mouvement s’inscrit dans un Niger qui cherche à consolider sa souveraineté économique après la rupture avec la CEDEAO, effective le 29 janvier 2025, et dans un contexte sahélien où les alliances se recomposent vite. Niamey se projette désormais plus volontiers dans l’Alliance des États du Sahel, tandis que les relations bilatérales avec Alger ont pris une place plus visible dans la diplomatie économique.
Des accords qui dépassent l’exploration
Le 29 août 2026, à Alger, le ministre algérien de l’Énergie et des Mines, Mohamed Arkab, a reçu Ali Seibou Hassane, directeur général de Sonidep, la société nigérienne du pétrole. Les échanges ont porté sur le développement du bloc de Bilma, présenté comme un chantier prioritaire de la coopération énergétique entre les deux pays.
Bilma se trouve dans la région de Diffa et s’étend vers Agadez. Les autorités nigériennes évoquent un potentiel de plus de 20 000 barils par jour pendant environ vingt ans. À ce stade, il s’agit d’un potentiel annoncé par Niamey, pas d’une production installée. Sonatrach doit réviser l’étude de faisabilité avant de passer au plan de développement.
Cette étape s’ajoute à d’autres dossiers déjà lancés. Le 13 août, ENAFOR, filiale de Sonatrach, a commencé le forage du puits d’exploration Kafra Sud-Est 1, dans la région d’Agadez, à environ 85 kilomètres de la frontière sud algérienne. L’entreprise avait préparé le site pour un forage pouvant atteindre 3 900 mètres. En parallèle, des partenaires africains ont rapporté que l’opération s’inscrivait dans une logique de renforcement des capacités techniques et de coopération bilatérale.
Le 2 juin, trois mémorandums d’entente ont déjà été signés entre des filiales de Sonatrach et Sonidep. Enageo travaille sur l’acquisition et le traitement de données sismiques. ENAFOR doit créer une coentreprise de forage avec Sonidep. Naftal, enfin, étudie la distribution de produits pétroliers et la fabrication, le stockage et la distribution de bitume. Autrement dit, Alger n’entre plus seulement par le sous-sol nigérien. Elle avance aussi sur l’aval, là où se jouent les marges et la sécurisation du marché intérieur.
Le raffinage, la logistique et le marché intérieur au centre du jeu
La coopération la plus concrète se lit déjà dans les flux. Le 14 août, Sonatrach et Sonidep ont chargé au terminal de Sèmè, au Bénin, la première cargaison de brut nigérien commercialisée conjointement. Le 15 août, Sonatrach a aussi annoncé les premières livraisons de carburant d’aviation Jet A1 au Niger depuis la raffinerie d’Adrar, dans le cadre d’un contrat signé avec Sonidep. Ces deux opérations montrent que la relation n’est plus théorique : elle commence à peser sur la circulation réelle des produits pétroliers.
En aval, Alger et Niamey travaillent aussi à moderniser le système de raffinage de Zinder, afin d’augmenter les capacités locales et de sécuriser l’approvisionnement du marché nigérien. Des discussions portent également sur la création d’un centre d’approvisionnement en bitume à Zinder et sur la fourniture de Jet A1 et de carburants routiers. Cette orientation est décisive pour un pays continental comme le Niger, où le transport pèse lourd sur les prix et sur la disponibilité des produits.
Les projets discutés ne se limitent pas aux hydrocarbures. Ils prolongent aussi des échanges engagés en janvier 2025 autour d’une nouvelle raffinerie et d’un complexe pétrochimique à Dosso. Une convention plus récente, signée en août 2026 entre l’État nigérien et le groupe ZIMAR, prévoit d’ailleurs une raffinerie de 100 000 barils par jour et un complexe pétrochimique à Dosso. Cette multiplication des chantiers révèle un Niger qui teste plusieurs voies pour réduire sa dépendance aux importations de produits finis.
Un rapprochement politique au service d’intérêts croisés
Le retournement diplomatique entre Alger et Niamey est aussi important que les projets eux-mêmes. Les relations s’étaient tendues après le changement de pouvoir de juillet 2023 au Niger, notamment autour de la médiation algérienne et de la gestion des flux migratoires. Depuis, les contacts se sont rétablis. La présidence nigérienne rappelle que le chef de l’État, Abdourahamane Tiani, a été investi le 26 mars 2025 pour une transition de cinq ans. Dans ce cadre, la diplomatie économique a pris du poids.
Pour le Niger, cette coopération offre des compétences, des équipements et un accès à des débouchés régionaux. Pour l’Algérie, elle ouvre un corridor d’influence au Sahel et consolide une stratégie de présence africaine affichée par Sonatrach. Le groupe public algérien reste toutefois une puissance très dépendante des hydrocarbures : selon le FMI, ces derniers représentaient en moyenne 92 % des exportations algériennes et 43 % des recettes budgétaires sur la période 2018-2022. Cela explique l’intérêt d’Alger pour des partenariats qui prolongent son expertise au-delà de ses frontières.
Le Niger, lui, avance avec des chiffres en mutation rapide. La Banque mondiale estime que la croissance peut rester soutenue en 2026 et 2027 grâce à la montée en puissance de la production pétrolière, proche de 106 000 barils par jour en régime de croisière. D’autres estimations de la même institution évoquent aussi un bond de la production et des exportations depuis le pipeline Niger-Bénin. Cela explique pourquoi chaque accord sur l’exploration, le raffinage ou la commercialisation compte autant pour les finances publiques que pour les marchés locaux.
À l’échelle régionale, cette séquence dit quelque chose de plus large : les États sahéliens cherchent des partenaires techniques capables d’avancer vite, sans attendre les lenteurs institutionnelles des anciens cadres d’intégration. Le départ du Niger de la CEDEAO, le 29 janvier 2025, a accéléré cette recomposition. Dans ce nouvel espace, les accords énergétiques deviennent des instruments de souveraineté, mais aussi des outils de projection régionale. Bilma, Kafra, Zinder et Dosso ne sont donc pas des noms isolés. Ils forment déjà une géographie politique et industrielle que Niamey et Alger veulent inscrire dans la durée.