Dans les entreprises qui promettent de tout mesurer, la réussite semble parfois tenir à une formule simple : travailler davantage, apprendre plus vite et ne jamais montrer ses failles. Le premier roman de Sarah Tadlaoui s’attaque à cette croyance avec une héroïne brillante, issue de l’immigration, qui découvre que les règles de la performance ne sont jamais aussi neutres qu’elles le prétendent.

Une trajectoire entre le Maroc, l’Europe et la Silicon Valley

Sarah Tadlaoui est franco-marocaine. Elle a grandi entre Bergerac, Toulouse et la Californie. Son parcours traverse plusieurs univers rarement réunis dans une même biographie : une mission humanitaire des Nations unies en Colombie, des études à Columbia, à New York, puis une décennie dans la Silicon Valley.

Elle a notamment travaillé comme product manager chez Google, au sein d’équipes consacrées à l’intelligence artificielle. Elle y a observé l’accélération des technologies capables de produire du texte, des images ou du code. À 39 ans, elle vit à Paris et choisit désormais la littérature pour interroger ce que les outils numériques ne parviennent pas à automatiser : le doute, le désir et la contradiction.

Cette trajectoire donne au roman une résonance particulière au Maroc. Dans le parcours de nombreux Marocains de la diaspora, l’ascension sociale passe par plusieurs changements de langage. Il faut comprendre les attentes de la famille, celles de l’école, celles du monde professionnel, puis celles d’entreprises internationales où les codes sociaux ne sont presque jamais explicités.

Une héroïne programmée pour réussir

Publié le 27 août 2026 aux éditions Héloïse d’Ormesson, Croire au code suit une docteure en intelligence artificielle recrutée par une start-up en forte croissance. La jeune femme n’a pas de prénom. Elle est définie par ses compétences, son histoire sociale et son effort permanent pour prouver sa valeur.

Au début du récit, tout semble confirmer la promesse méritocratique. Elle quitte un milieu modeste. Elle obtient un poste prestigieux. Elle s’installe près du siège de l’entreprise. Son diplôme et son expérience paraissent enfin lui garantir une place à la hauteur de ses ambitions.

Pourtant, les premières fissures apparaissent rapidement. Dans les réunions, les hommes parlent plus fort et s’attribuent plus facilement les idées collectives. Les femmes ne sont pas toujours écartées ouvertement. Elles sont plutôt interrompues, déplacées, moins écoutées ou renvoyées vers des tâches moins visibles.

L’héroïne comprend alors que la compétence ne suffit pas. Les diplômes ouvrent une porte, mais ils ne déterminent pas qui sera cru, promu ou considéré comme légitime. Le système ne proclame pas ses exclusions. Il les organise dans les gestes ordinaires, les silences et les décisions présentées comme rationnelles.

Le « code » comme métaphore des règles invisibles

Le titre du roman renvoie à une croyance. Le code informatique possède des règles écrites. Il faut les apprendre pour obtenir un résultat. Cette logique nourrit l’espoir d’un monde où chacun pourrait progresser grâce au travail et à la maîtrise technique.

Sarah Tadlaoui déplace cette idée vers les relations sociales. La protagoniste apprend progressivement que les entreprises fonctionnent aussi avec des règles non écrites. Certaines concernent le genre. D’autres renvoient à l’origine sociale, à la manière de parler, aux références culturelles ou à la capacité de se conformer aux attentes d’un milieu privilégié.

La start-up devient ainsi un laboratoire de l’ascension sociale. Elle promet l’ouverture, l’innovation et la liberté. Mais elle exige aussi une disponibilité totale. La narratrice travaille le week-end. Elle dort moins. Elle réduit sa vie intime. Elle finit par traiter son propre corps comme une machine qu’il faudrait optimiser.

Le roman ne se limite toutefois pas à une critique de la Silicon Valley. Il examine une idée plus large : celle selon laquelle chacun serait responsable de sa réussite comme de son échec. Dans cette logique, la fatigue devient un défaut d’organisation. Le découragement ressemble à une panne. La vulnérabilité, elle, apparaît comme une erreur de conception.

Une langue qui se dérègle avec son personnage

La force du livre tient aussi à sa forme. Sarah Tadlaoui fait cohabiter le vocabulaire des présentations professionnelles, les anglicismes de la tech et la syntaxe informatique avec des passages plus intimes et poétiques.

Les paragraphes courts donnent au récit un rythme saccadé. Les formulations semblent parfois sortir d’un tableau de bord ou d’une réunion stratégique. Puis la langue s’élargit. Elle devient sensorielle, inquiète et imprévisible. Cette alternance accompagne la trajectoire de l’héroïne.

Plus elle cherche à rester performante, plus le texte se fissure. La forme ne décrit donc pas seulement une crise. Elle la fait ressentir. L’humour occupe également une place importante. Il permet de démonter la langue creuse des entreprises, faite de promesses d’agilité, d’impact et d’excellence permanente.

Cette écriture distingue le roman d’un simple témoignage sur le travail dans la tech. L’expérience professionnelle de l’autrice sert de matériau, mais elle ne remplace pas la fiction. Le monde de l’intelligence artificielle devient un décor pour parler de la solitude, du couple, de la famille et du besoin d’être reconnu.

Un écho particulier dans l’espace marocain

Au Maroc, le livre a bénéficié d’un premier relais dans les pages culturelles de TelQuel, qui ont mis en avant la singularité de sa langue et l’expérience de l’autrice dans l’intelligence artificielle.

Cette réception reste significative, même si le roman ne fait pas de la double appartenance de Sarah Tadlaoui son sujet principal. Son héroïne n’est pas construite comme une représentante du Maroc ou de la diaspora. Elle incarne plutôt une expérience transnationale : celle d’une personne qui doit sans cesse décoder les attentes des milieux qu’elle traverse.

Ce déplacement évite un piège fréquent. La littérature issue de la diaspora n’a pas à se limiter à l’identité, à l’exil ou à la mémoire familiale. Elle peut aussi parler de technologie, de pouvoir économique et de management. Elle peut entrer dans les laboratoires de recherche, les bureaux vitrés et les start-up sans abandonner la complexité des trajectoires individuelles.

Un premier roman au centre de la rentrée littéraire

Croire au code compte 304 pages et est proposé au prix de 20 euros. Le livre a retenu l’attention de plusieurs jurys de la rentrée littéraire 2026. Il figure notamment dans la sélection du prix Médicis et parmi les titres en lice pour le prix Wepler-Fondation La Poste, d’après les informations disponibles au mois de septembre.

Ces sélections placent le roman dans un débat littéraire plus large. Comment raconter le travail contemporain sans reproduire son vocabulaire ? Comment décrire l’intelligence artificielle sans se laisser fasciner par sa puissance technique ? Et comment montrer les mécanismes de domination lorsqu’ils se présentent sous les traits de la neutralité, de la mesure et de l’efficacité ?

Sarah Tadlaoui répond par une fiction tendue, située au croisement de la littérature et de la culture numérique. Son roman rappelle surtout qu’aucun système n’est entièrement écrit dans le code. Les règles les plus déterminantes sont parfois celles que personne ne formule, mais que chacun apprend à subir.